Le journaliste face aux données et au code: l'approche de la Columbia

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Le journaliste d'investigation belge Damien Spleeters passe une année à la "Columbia Journalism School", New York, afin d'approfondir et diversifier sa pratique du journalisme. Nous lui avons demandé de partager régulièrement avec nous les étapes de cet apprentissage.

Cette année, l’Ecole de Journalisme de l’Université de Columbia a décidé de changer son programme pour s’adapter à l’évolution du métier. Les options que les étudiants devaient choisir avant de s’engager pour 10 mois – papier, magazine, vidéo, digital – n’existent plus.

Mark Hansen: 'La data approfondi vos histoires. Et être en mesure d’interviewer la data fait de vous un meilleur journaliste'

J’ai passé les sept dernières semaines à apprendre de nouvelles techniques de reportage. Le module vient de se terminer et j’y reviendrai dans une prochaine colonne. Pour l’instant, je voudrais revenir au tout début du mois d’août.

Les quatre premières semaines de cours étaient consacrées à un entrainement intensif au multimédia. Photo numérique, avec Adobe Photoshop Lightroom 4, techniques de reportage radio et mixage, avec Adobe Audition CS6. Le but? Pousser les étudiants à intégrer l’image et le son dans les histoires qu’ils auront à écrire chaque semaine par la suite, et publier le tout sur Internet. Je vous épargne mes reportages radio (ils sont sur le web, si vous cherchez bien). Mes photos sont ici.

Aimer les chiffres, les données

Une importante partie de ces quatre semaines de "mise à niveau" était également destinée au journalisme de données, qui occupe une place centrale dans le curriculum de cette année. Mark Hansen, directeur du Brown Institute, a donné trois "Data Monday" en entrée; une introduction au projet R en plat de consistance, et donne aujourd’hui deux classes de data journalisme par semaine, en guise de dessert.

[Dans nos sociétés contemporaines, de nombreux organismes récoltent, classent et stockent une multitude de données: chiffres, adresses, statistiques, etc. Ces données, ou data, peuvent être mises en forme (en cartes, schémas, graphiques, etc.) dans le cadre d'un travail journalistique, artistique, stratégique ou autre. Ndlr.]

Hansen s’amuse, entre journalisme, data, art, et technologie. Il a collaboré avec le R&D Lab du New York Times, et son travail a été présenté dans plusieurs musées, dont le MoMA à New York. Si vous vous trouvez un jour dans le lobby du New York Times, a Manhattan, vous tomberez sur une oeuvre "data" de Hansen: “Moveable Type”. Conçue comme un “portrait dynamique” du Times, l’oeuvre utilise des statistiques et des algorithmes appliqués au langage pour afficher des bouts d’histoires sur 560 écrans.

Afin de nous donner envie d’apprendre à parler "data", et à interviewer chiffres et tableaux, Hansen nous a transmis les données liées aux arrestations faites en 2012 dans le cadre d'un programme controversé appliqué par la police New Yorkaise: le “Stop and Frisk”. Chaque officier de police doit indiquer les coordonnées des arrestations qu’il effectue. Avec R, nous avons pu créer une visualisation de ce programme.

Le résultat, qui dessine les contours de la ville, a beaucoup impressionné. Les sites de The Verge, Village Voice, et The Atlantic ont publié les cartes que nous avions tweetés. Et si vous voulez répéter l’expérience, la "New York Civil Liberties Union" offre les données publiées par la police dans un format lisible.

Visualisation des arrestations à New York réalisées dans le cadre du programme Stop and frisks"

Visualisation des arrestations à New York réalisées dans le cadre du programme "Stop and Frisk"

Code, or not ?

Ces sept dernières semaines, Mark Hansen est resté avec les étudiants du Toni Stabile Center for Investigative Journalism. Si les résultats de nos recherches data n’ont pas toutes été publiées, elles nous ont été très utiles afin de comprendre où se trouvait l’histoire à relater, avec quel angle neuf pour l’aborder.

Mon colocataire John Ismay, dont je parlais dans ma première colonne, s’est intéressé aux programmes lancés par la ville de New York afin de promouvoir une alimentation saine. Se basant sur les données qu’il a pu collecter, il a créé une vidéo assez bluffante avec SketchUp:

Un autre étudiant, Matt Collette, est un magicien du code. Il a créé des cartes montrant la disparité des tests scolaire à New York City, et partage le processus ici.

Soulignant l’importance qu'ont les données pour les nouvelles générations de journalistes, le New York Times a récemment modifié la description de l’une de ses offres de stage:

"Pour le programme 2014, le Times cherche des candidats intéressés par l’utilisation de la data pour couvrir la politique.

Les candidats doivent avoir de l’expérience avec les nombres, mais aucun entrainement formel n’est nécessaire."

Un récent article publié dans The Atlantic a d'ailleurs créé un petit débat au sein de l’Ecole. Olga Khazan a avancé que les écoles de journalisme ne devraient pas obliger les reporters de demain à apprendre à coder. Ce à quoi Hansen a répondu que "La data approfondi vos histoires […]. C’est une ressources incroyable et être en mesure d’interviewer la data fait de vous un meilleur journaliste". Le reste de son argumentaire est vraiment intéressant et je vous invite à le lire jusqu'au bout. Khazan poursuit ici.

Pour les journalistes, et ceux qui consomment le journalisme d’aujourd’hui: quelle importance donner aux données dans notre rapport à l’actualité? Quelle importance donner au code? Qu’en pensez-vous?

Carte de Matt Collette montrant la disparité des tests scolaires à NYC

Carte de Matt Collette montrant la disparité des tests scolaires à NYC