Après l'aveu de dopage, le difficile retour à la compétition pour les cyclistes

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Il est bizarre, ce Tour de France 2013. En d’autres temps, on parlerait de l’émergence d’un grand champion. Christopher Froome, qui mouline là où ses concurrents explosent. Mais l’imposture Armstrong est passée par là. Même les commentateurs sportifs ont appris à se méfier. Au sommet des Pyrénées, le présentateur vedette de France 2, Gérard Holtz, a accueilli le Britannique d’un cinglant "Etes-vous dopé?", les yeux dans les yeux:

Sur le Ventoux, le Belge Rodrigo Beenkens avertissait les téléspectateurs: "Nous sommes obligés d’émettre des réserves face à la performance de Froome…". Il est vrai que la plupart des derniers vainqueurs du Tour ont été déclassés et qu’une molécule très difficilement détectable - l’Aicar - fait figure de nouvel épouvantail. Après les années EPO, voici la nouvelle pilule miracle qui renforcerait les muscles sans faire grossir.

"Je crois à 100 % en Christopher Froome. Le cyclisme a changé."

C'est ce que commente toutefois David Millar. Vainqueur en 2012 d’une belle étape, cet autre Britannique inquiète plutôt en faisant croire que "Il est désormais possible de gagner en buvant de l’eau claire". La plupart des spécialistes du dopage maintiennent qu’au contraire, les autorités censées réguler le cyclisme à l’échelle internationale ont résolument abdiqué.

Avouer

'Vous pensez que l'équipe Garmin-Sharp va rouler à l’eau claire et, chaque soir, se féliciter d’avoir été larguée par tous les autres?'

Millar a été suspendu pendant deux ans, en 2004, pour dopage. Il fait partie de l’équipe Garmin-Sharp, qui compte en ses rangs plusieurs repentis. Dont les rares coéquipiers de Lance Armstrong à avoir survécu (à vélo) à leurs aveux de dopage. Jonathan Vaughters est le manager de cette équipe qui joue clairement la carte de la rédemption. Au point d’en faire un argument de marketing?

Sous l’ère Armstrong, Vaughters faisait partie de cette armada américaine qui aurait monté la stratégie collective de dopage "la plus sophistiquée de toute l’histoire du sport". C’est l’agence américaine anti-dopage, l’USADA, qui l’a affirmé à l’issue d’une longue enquête. L’USADA s’est fondée notamment sur les déclarations de Vaughters, affirmant avoir vu son leader, Lance Armstrong, s’injecter de l’EPO sous ses yeux.

C’est le même Vaughters qui déclare aujourd’hui, la main sur le cœur: "Dans mon équipe, je ne prends personne qui ment" ou encore"La nouvelle génération a grandi dans une culture qui rejette les injections". Cela figure dans une interview poignante parue dans le quotidien spécialisé L’Equipe. "Le plus dur, c’est de le dire à sa mère", souffle l’ancien dopé, expliquant à quel point il est difficile d’avouer.

Mondenard

La plupart, comme lui, l’ont fait après leur carrière. Poussés à avouer sous pression judiciaire ou à la suite d’un test positif. "Ce type de témoignage, j’aimerais y croire" relativise le Pr Jean-Pierre de Mondenard. Il connaît le peloton de l’intérieur pour y avoir assuré des contrôles antidopage.

"Mais le problème des repentis, c’est qu’ils ont été traités de tricheurs, raillés ou suspendus. Après ce calvaire, ils éprouvent assurément le besoin de se valoriser."

Pour ce spécialiste du dopage, la triche est tellement inhérente au sport de compétition, et le vélo comme d’autres sports médiatisés sont à ce point mal régulés par leurs instances protectrices, qu’il est hélas difficile d’"y croire".

On retrouve du reste le même phénomène dans d’autres sports, où les repentis qu’on entend faire la leçon ou prêcher dans les écoles ne sont pas forcément les plus crédibles. De Mondenard cite ainsi les cas de l’athlète Marion Jones, qui, malgré la prison, n’a jamais avoué réellement son dopage. Ou de l’ancien bodybuilder, acteur et personnage politique: Arnold Schwarzenegger, en aveu quant à lui.

Jean-Pierre de Mondenard:

"Pour en revenir au vélo, vous pensez que cette équipe Garmin-Sharp va rouler à l’eau claire et, chaque soir, se féliciter d’avoir été larguée par tous les autres? Allons, allons…"

Difficile à imaginer, c’est vrai. Et, du reste, l’équipe managée par le repenti Vaughters figure toujours parmi les 6 à 7 formations les plus performantes du peloton.

"Je ne dis pas qu’il n’y a pas de coureurs sincères. Mais ce n’est pas par des mots qu’ils doivent essayer de nous convaincre."

Des écritures sur la route du col de la Forclaz, Suisse (Photo: will_cyclist/ Janvier 2008/ Flickr-CC)

Des écritures sur la route du col de la Forclaz, Suisse (Photo: will_cyclist/ Janvier 2008/ Flickr-CC)

Un système qui freine la transparence

Dure, dure, la vie de repenti. Quand ces gens-là ne sont pas suspendus très lourdement, ils sont rejetés proprement pour leurs excès de franchise. Relisons à ce propos le héros mythique Eddy Merckx, en personne. C’était dans Le Soir, en octobre 2012, suite aux aveux forcés de Lance Armstrong:

"Je suis fâché contre les coureurs qui parlent auprès des enquêteurs. Bon sang, qu'ils parlent pendant, au moins, cela servirait la cause. Après, c'est trop tard."

Bref, "on" leur conseille de la fermer et de dégager. Sinon, des seigneurs comme Merckx, ou Bernard Hinault ou Lance Armstrong, considèrent en général qu’il font du mal au vélo. C’est la raison pour laquelle l’un des rares directeurs sportifs à avoir dit toute la vérité a effectivement dû quitter le métier.

Bruno Roussel, directeur sportif de l’équipe Festina, au moment de l’affaire du même nom, avoua dans son livre "Tour de vices" qu’il était complètement dépassé par le dopage de Richard Virenque et de ses équipiers:

"A longueur d’année, saison après saison, les coureurs ingurgitaient des pilules de toutes les couleurs et s’injectaient des piqûres matin et soir. C’était leur souhait, leur vœu, leur nourriture. Je n’y avais aucune prise […].

Certains d’entre eux s’étaient déjà plaints de tremblements aux extrémités ou bien ils dévoraient leur repas à n’en plus finir. C’était surprenant, je le confesse."

Dans le même ouvrage, publié en 2001, Roussel raconta comment il avait voulu instaurer un dopage raisonnable et cadré. Sans succès. Il dénonça aussi l’inertie du "système" et la connivence des autorités du cyclisme. Jamais plus, il ne put réintégrer le monde du cyclisme.

C’est précisément cette "inertie du système" qui doit malheureusement inciter à soupeser la crédibilité des repentis ou de ceux qui affirment combattre le dopage. Jean-Pierre de Mondenard:

"Après l’époque de Roussel, de Virenque et de Festina, je me rappelle avoir entendu le directeur sportif John Lelangue, dont le père avait jadis dirigé l’équipe Molteni d’Eddy Merckx. Il disait que pour sécuriser la situation, il avait acheté un laboratoire ambulant pour son équipe "Phonak".

Phonak? On y retrouvait des coureurs comme Floyd Landis (vainqueur étonnant du Tour 2006), Oscar Pereiro (lauréat de la même édition suite au déclassement de Landis) ou Tyler Hamilton (ex-équipier d’Armstrong). Juste après, on apprit que tous se dopaient!"