Evasion de cinq sans papiers du centre fermé de Merksplas: les réalités de l'enfermement

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Février 2013, cinq sans papiers s’échappent du centre fermé de Merksplas, dans la province d’Anvers. Après avoir scié les barreaux de leur chambre, ils ont franchi les grandes grilles qui entourent le centre en évitant de se faire repérer par les caméras de sécurité. Il est très rare qu’autant d’évadés s’échappent d’un seul coup d’un tel centre. Mais qu’en est-il de la sécurité mise en place dans ces "prison pour étrangers" comme ses occupants aiment les appeler?

Une échelle dépassant d'un mur d'enceinte (Photo: David Ingram/ Décembre 2012/ Flickr-CC)

Une échelle dépassant d'un mur d'enceinte (Photo: David Ingram/ Décembre 2012/ Flickr-CC)

Une anecdote circule au sujet des visiteurs du centre fermé pour illégaux de Bruges, situé à une centaine de mètres de la prison de la Ville. Certains visiteurs, lorsqu’ils viennent rendre visite à leurs proches ou amis placés dans ce centre, se trompent et se rendent directement à la prison. La description des lieux faite par ceux qui sont enfermés dans le centre est telle, que les visiteurs ne sont pas étonnés de se retrouver dans ce qui ressemble à une véritable prison.

Le centre de Bruges, comme les cinq autres centres disséminés au travers du pays, est un centre où sont enfermés des "illégaux", des sans-papiers devant être expulsés vers leur pays d’origine. Certains demandent l’asile durant leur enfermement. Mais très peu en ressortent avec des papiers leurs permettant de rester en toute légalité sur le sol belge. Forcément, la tentation de l’évasion est grande.

Evasion

'On passe toutes nos journées dans un salon. Après avoir mangé, on peut sortir 45 minutes pour prendre l’air'

C’est à cette tentation que six personnes d'origines diverses ont cédé dans la nuit du 3 février au centre fermé de Merksplas, près d’Anvers. Ils ont mis sur pied un plan d’évasion sans précédent. De part le nombre d’évadés, mais également par le plan évasion appliqué. Els Cleemput, porte-parole de Maggie De Block, secrétaire d’Etat à l'Asile et l'Immigration:

"En 2012, on a comptabilisé une douzaine d’évasions. Celles-ci se déroulent le plus souvent durant le transfert des personnes se trouvant dans ces centres (Lors d’une tentative d’expulsion ou dans le cas de soin prodigués à l’extérieur par exemple, Ndlr.)"

Les six personnes vivaient dans la même chambre. Il semblerait qu’ils se soient liés au cours de leur détention. Durant plusieurs jours, ils ont scié les barreaux de leur cellule à l’aide d’une scie à métaux. L’enquête n’a pas encore permis de déterminer comment ils se sont procurés cet outil. Sur les six personnes qui ont participé à l’évasion, seules cinq se sont échappées. Aujourd’hui, ils sont quelque part dans la nature, sans papiers.

La sécurité à l’intérieur des centres

Els Cleemput: 'Il y a pas de caméras dans les chambres. Il faut respecter l’intimité des personnes'

Il faut se rendre sur place pour comprendre comment ces centres sont sécurisés. C’est dans ce but que nous sommes entrés en contact avec trois personnes qui y vivent ou y ont vécu. Dans l’enceinte du centre fermé de Bruges, c’est le mot "prison" qu’utilise un Afghan pour décrire les lieux:

"Tous nos déplacements sont contrôlés. Nous sommes confinés dans plusieurs blocs. Les hommes et les femmes sont séparés. Personnellement je suis dans le block A, ce qui signifie que je reste tout le temps avec les détenus de mon block et de ceux du block B. Le second groupe est constitué des détenus du groupe C et D. Je ne les ai d’ailleurs jamais vus.

Nous passons toutes nos journées dans une sorte de salon. Après avoir mangé, nous pouvons sortir 45 minutes pour prendre l’air. Il y a également un cachot dans le centre où sont enfermés ceux qui font du grabuge. Ils sont alors seuls dans la pièce et doivent sonner à l’interphone s’ils veulent parler avec quelqu’un. Certains y passent plusieurs jours."

L’organisation du centre 127 bis, situé à Steenokkerzeel, à deux pas de l’aéroport de Zaventem, est un peu différente. Le centre s’articule autour d’un couloir central qui permet de relier les différentes pièces de l’établissement. Un gardien y est installé en permanence, comme nous l'explique un Guinéen qui a passé quatre mois dans le centre au printemps 2012:

"On l’appelle la tour de contrôle. Un gardien se trouve à cette place 24 heures sur 24. En plus, il y a des gardes qui patrouillent en permanence dans le centre. Ils regardent la télé avec nous. Ils nous observent tout le temps."

Un autre Afghan qui se trouve actuellement dans un centre fermé du nord du pays, parle de ses gardes dans ces termes: "certains sont racistes. Pas tous, mais certains le sont, oui. Ils jouent avec le règlement et nous imposent parfois des décisions totalement injustes et arbitraires".

Chacun de ces intervenants nous a rappelé quelques tragiques événements liés à ces centres fermés. Ils nous ont parlé de cette femme afghane qui a perdu son enfant, en décembre 2012, dans le centre fermé 127 bis. Ou encore le cas de Semira Adamu, cette Nigériane qui a trouvé la mort par étouffement lors d’une tentative d’expulsion.

A l’opposé, une personne ayant été enfermée au centre "Caricole", situé à Steenokkerzeel, nous a fait part d’un témoignage très différent et nettement plus positif. Notamment au sujet de ces gardiens. Il nous a même précisé que s’il parvient à sortir du centre dans lequel il a été transféré après avoir vécu au "Caricole", il ira sans doute boire un verre avec ceux qui ont été ses geôliers. A chaque centre sa réalité.

"Un centre rempli de caméras"

En plus de cette présence humaine, un dispositif de caméras de sécurité est installé dans les centres, "mais il y a en a pas dans les chambres. Il faut respecter l’intimité des personnes", précise Els Cleemput. Le Guinéen du 127 bis nous le confirme:

"Non, il n’y a pas de caméra dans les chambres, ni dans les douches, ni dans les toilettes. Mais elles se trouvent juste derrière les portes de la chambre."

Toutes les fenêtres sont pourvues de barreaux. Au 127 bis, c’est une double rangée de barrières qui sépare le bâtiment de la route. Au centre de Bruges, il y a des murs hauts d’une dizaine de mètres, surmontés de barbelés. Avant d’être transformé en centre fermé, ce centre était une prison pour femmes.

L'Afghan rencontré rajoute en rigolant:

"Les barrières extérieures? C’est exactement comme dans une prison. Je pense que les visiteurs continueront à confondre les deux établissements."

Un homme court en s'éloignant de barrières (Photo: Phil Snyder/ Janvier 2010/ Flickr-CC)

Un homme court en s'éloignant de barrières (Photo: Phil Snyder/ Janvier 2010/ Flickr-CC)