"Les banques doivent pouvoir tomber en faillite" pour Joris Luyendijk, journaliste au Guardian

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Depuis septembre 2011, Joris Luyendijk publie ses articles aux saveures particulières dans le quotidien anglais The Guardian: "The Joris Luyendijk banking blog". Avec ses yeux de journaliste et d'anthropologue, il tente de comprendre comment pensent les banquiers et la manière dont se comporte de l'intérieur un secteur économique ayant mené la terre entière au bord de l'abîme en 2008.

Joris Luyendijk lors d'une présentation TEDx, Amsterdam (Photo: TEDxAmsterdam/ Novembre 2011/ Flickr-CC)

Joris Luyendijk lors d'une présentation TEDx, Amsterdam (Photo: TEDxAmsterdam/ Novembre 2011/ Flickr-CC)

En février 2013, Joris Luyendijk s'est présenté devant la commission spéciale de la Chambre responsable du suivi de la crise financière de 2008. Comparant notre situation actuelle avec celles de la Première et Seconde guerre mondiale, le journaliste a directement donné le ton:

"Nous avons aussi peu appris de la crise bancaire de 2008 que nous l'avions fait après la Première guerre mondiale."

Selon lui, une seconde catastrophe se prépare, au moins aussi importante que la précédente.

La Première Guerre mondiale a créé une énorme bulle sur le marché immobilier américain. Vous savez déjà quelles nouvelles dérives se préparent pour le futur ?

Joris Luyendijk: "Si je le savais, je lancerais dès à présent un hedge fund (rires). Non, je l'écrirais bien sûr, mais c'est très difficile à dire. Les banques sont actuellement en train de regonfler leurs portefeuilles: elles doivent rassembler davantage de capital afin de mieux assurer les risques qu'elles prennent. Afin d'y arriver, elles ont recours à ce qu'on appelle des "transformations collatérales", c'est à dire des fonds de pension ou d'autres structures d'investissement qui prennent en charge les risques qu'elles prenaient auparavant.

Fondamentalement, c'est une bonne idée – les investisseurs détiennent le capital – mais on peut très bien imaginer que les banquiers pervertissent ce système dans quelques années. Et que lorsqu'elles auront besoin de ce capital, les fonds de pension refusent de le leur retourner."

Les récits qu'on lit aujourd'hui sur la crise de 2007-2008 donnent l'impression que tout était très évident à l'époque, que le marché immobilier allait nécessairement flancher. Mais dans les faits, ça ne s'est pas passé comme ça...

Si les banques pouvaient tomber en faillite sans que cela nous coûte des milliards, alors elles pourraient faire ce qu’elles veulent

"Non. Et il faut dire qu'avant 2008, on voyait moins de journalistes économiques s'intéresser à ces questions. J'ai moi-même loupé le coche. Les prêts hypothécaires à tempérament étaient vendus par de petits départements au sein des banques. C'est pourquoi nous devrions créé un système bancaire où de telles fautes ne sont pas possibles.

Si les banques pouvaient tomber en faillite sans que cela ne coûte des milliards à la collectivité, alors elles pourraient faire ce qu'elles veulent."

Est-ce là le coeur, l'essence d'une réforme du secteur financier?

"Oui, absolument. Les banques doivent pouvoir tomber en faillite. C'est une condition essentielle à la création d'un modèle stable et moral. Dans un même temps, des freins et des contrepoids doivent être instaurés.

Avant 2008, les banques faisaient ce qu'elles désiraient, sans que les agences de notation, des auditeurs ou les bureaux d'avocats n'aient leur mot à dire. Toutes ces personnes auraient très bien pu tirer la sonnette d'alarme à l'époque. Mais ça n'a pas été le cas."

Le politique peu puissant

Vous avez discuté avec des politiques belges au sujet des risques liés au secteur financier. Mais que voulez-vous leur recommander: que peut faire le Parlement belge pour maîtriser le secteur financier?

Les banques doivent pouvoir tomber en faillite. C'est une condition essentielle à la création d'un modèle stable et moral

Absolument rien, nada! Et ce serait fantastique s'il pouvait commencer à le dire. Pour le moment, la plupart des politiques font comme s'ils avaient tout sous contrôle.

On a entrepris des réformes devant garantir qu'une crise comme celle de 2008 ne se reproduise plus. Mais si le système s'effondre à nouveau, les politiques perdront réellement toute légitimité. Les gens se tourneront alors toujours plus vers des "partis protestataires" qui sont contre tout, d'extrême-droite la plupart du temps. Ce serait désastreux pour nos démocraties.

Si le monde politique admettait qu'il est pris au cou par le lobby financier, les pressions se déplaceraient vers les lobbyistes eux-même. A eux alors d'expliquer se qu'il se passe réellement et les politiques n'auraient plus à se justifier en permanence. Ceci permettrait au moins de clarifier la situation et de créer une onde de choc auprès des gens, leur permettant de comprendre ce qu'il se passe.

Est-ce qu'à son niveau, l'Europe peut faire la différence?

Oui. L'Union Européenne détient un pouvoir et une portée permettant des réformes significatives. Mais si quelque chose doit changer, cela doit venir du monde politique.

Saïd El Khadraoui a défendu les réformes européennes du secteur financier après que vous ayez affirmé que rien n'avait changé. Pourtant, début mars 2013 par exemple, les bonus des traders étaient plafonnés par l'Europe. Cela ne sert-il vraiment à rien?

"Mais c'est tellement insuffisant. Tant que les banques pourront compter sur le soutien des autorités, elles fonctionneront selon les lois d'une économie d'Etat incompétente, et non pas selon les lois d'un marché libre.

Et une mesure comme celle du plafonnement des bonus ne modifie rien, on attaque juste un symptôme. Cela n'affecte en rien la structure de nos banques, mais bien les bénéfices qu'elles réalisent en les écrémant. Pourtant, je suis content qu'une telle décision ait été prise. Mais ce n'est pas suffisant. "

Le gouvernement britannique désire séparer le milieu bancaire entre les banques d'affaires et les banques de dépôt (d'épargne). Une tentative quelque peu innatendue de la part d'un pays qui défend âprement son secteur financier.

"C'est une vaste blague. Ils appellent ça le "ringfencing", un système de protections mutuelles, car les banques ne sont pas vraiment séparées. On appose juste une sorte de mur entre la banque d'investissement (risquée) et les banques de dépôt (plus sûre). Si quelque chose explose d'un côté, l'autre ne doit rien ressentir.

Mais ce mur comprend des avantages pour les deux parties, c'est pourquoi les banques ne se séparent pas réellement. Cela signifie que ce prétendu mur est perméable. Et que si la banque d'investissement rencontrent un problème, elle entraînera la banque de dépôt avec elle."

Pour réellement réguler le secteur financier, il faudrait créer un organe politique mondial...

"Mais ça n'arrivera jamais. Et je ne voudrais pas non plus d'un tel mastodonte: je n'ai aucune envie d'avoir à voter dans une élection à laquelle participent quatre milliards d'autres personnes. Si vous cherchez à atteindre un taux d'abstention élevé, c'est le meilleur moyen d'y arriver. Nos cerveaux ne sont pas conçus pour gérer de si grandes structures."

Mais alors?

"Il n'y a pas de solution. Certains problèmes n'ont pas de solution. Prenez le conflit entre Israël et la Palestine: il n'existe pas de solution à ce problème. La seule chose qu'on peut faire, c'est assurer une sorte de stabilité à ce conflit. Mais le monde entier ne va pas périr pour autant.

Le problème avec le secteur financier, c'est qu'il est en mouvement perpétuel. Les ennuis qu'il rencontre deviennent sans cesse plus grands mais il n'y a pas de solution pour autant."

Pourquoi continuez-vous alors à donner des interviews et écrire des chroniques à ce sujet? Cela n'a plus de sens...

"J'espère naturellement qu'un jour, quelqu'un viendra avec une idée à laquelle je n'ai pas pensé."

The city, Londres (Photo: Paolo Margari/ Mars 2007/ Flickr-CC

The city, Londres (Photo: Paolo Margari/ Mars 2007/ Flickr-CC)

Les difficultés du Guardian

Face au parlement, vous avez évoqué le rôle des banques centrales. Vous vous étonnez toujours de leur impact sur le système financier. Où en est votre réflexion à ce sujet?

The Guardian perd près de 46 millions d'euros par an. Si rien ne change, nous tomberons en faillite d'ici cinq ans.

"Pas bien loin. [...] Mais la question de savoir d'où vient l'argent est une question fascinante. Qui crée l'argent? D'où provient-il? Ce ne sont pas les gouvernements qui le décident, mais bien des banques privées qui empruntent de l'argent auprès de la banque centrale.

Si elles veulent contracter une hypothèque de 100.000 euros pour permettre l'achat une maison, elles doivent emprunter autant d'argent auprès de la banque centrale. Mais si la maison se révèle avoir une valeur d'un million d'euros, la banque centrale aura à imprimer autant de billets nécessaires que pour assurer la différence. Et fournir ainsi autant de garanties lors d'une nouvelle hypothèque.

On pense que le prix des maisons augmente car l'économie se porte bien. Mais prenons un autre point de vue: comme les prix augmentent, les banques centrales injectent plus d'argent dans l'économie. Et c'est pour ça qu'elle fonctionne si bien. On discute peu de cette vision mais cela changerait complètement notre perception de l'économie.

Jusqu'en 1971, il existait un taux fixe d'échange entre l'or et le dollar américain. Le dollar US était lié à la plupart des monnaies européennes et vous pouviez savoir à tout moment combien d'or vous aviez au regard des francs belges que vous aviez en poche. Mais on a complètement abandonné ce système et on porte très peu d'attention aux conséquences de cela."

Vous écrivez régulièrement au sujet des hostilités du secteur financier anglo-saxon à l’égard de l'euro: ils aimeraient voir notre monnaie échouer. Pourquoi?

"Il serait naïf de penser que les Américains sont capables de tuer 2.000 personnes grâce à des drones, mais qu'ils ne réfléchissent pas à ce qui se passera si l'euro réussit. Si cette monnaie résiste, elle remplacera en partie le dollar comme devise de réserve, ce qui modifiera substantiellement les rapports de force.

Les Anglais sont encore plus hostiles à la zone euro que les Américains: ils ne veulent pas s'intégrer d'avantage dans l'Union Européenne. Mais si l'euro est un succès, cela deviendra inévitable. Ces tensions apparaissent essentiellement dans les médias: les journaux anglais ou même The New York Times restent très eurosceptiques.

La plupart du temps, ils présentent la situation européenne comme apocalyptique. Et la grande majorité des financiers de Londres ou New York perçoivent l'euro au travers du prisme donné par  ces journaux. [...]"

Comment se porte votre journal, The Guardian?

"Pas bien. Nous perdons près de 40 millions de livres par an (près de 46 millions d'euros, ndlr). Si rien ne change, nous tomberons en faillite d'ici cinq ans.

Cela fait près de cinq ans, voire dix ans que tous les journaux sont en faillites. Il faudrait trouver un autre modèle économique: s'il devient aussi simple d'acheter un article sur Internet qu'on le fait avec la musique, la donne changera."

Votre rédacteur en chef, Alan Rusbridger, veut pourtant poursuivre la piste de l'info accessible gratuitement?

Il se définit lui-même comme un agnostique. Rusbridger ne sait pas, mais il est en train de revoir ses positions. The New York Times a montré qu'un paywall, un accès payant aux articles, pouvait fonctionner. Mais ça ne veut pas dire pour autant que The Guardian va suivre de suite cette stratégie.

Si tous les sites de journaux deviennent payants, ça devient plus intéressant pour nous de rester gratuit. Le journal a encore cinq années devant lui pour trouver la bonne formule.

Traduction depuis l'article original publié en néerlandais, par Sylvain Malcorps.