Pourquoi l’ogre Bart De Wever fait-il peur aux Belges francophones?

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Si Bart De Wever n’est pas le premier politique flamand à remettre en question l’avenir de la Belgique, rarement l’un d’eux aura bénéficié d’une telle image négative en Belgique francophone, mêlant peur, incompréhension et total rejet.

En témoigne cette anecdote vécue de ce couple de wallons qui, le soir du dimanche 14 octobre 2012, s’est progressivement décomposé à l’écoute du discours victorieux de Bart De Wever au regard des bons scores obtenus par la N-VA lors de cette journée électorale (Voir la vidéo à partir de 2’15):

“Les flamands ont choisi le changement. […] Les Flamands doivent pouvoir se gérer comme ils l’entendent. C’est pourquoi je fais un appel à Elio Di Rupo et aux politiciens francophones: prenez vos responsabilités et préparez avec nous la réforme confédérale. Car votre gouvernement hyper-taxateur, sans majorité en Flandre, n’est pas soutenu en Flandre.”

Mais à l’instar de nombreux autres Belges francophones, outre le contenu de son discours, c’est bien le personnage de Bart De Wever qui les angoisse réellement. Reste à repérer les pistes qui nous permettent de comprendre pourquoi.

Un régime de détermination

“Il fait peur aux Wallons, autant qu’il les attire.” François De Smet, philosophe et collaborateur scientifique à l’ULB, analyse la crainte de certains francophones du leader de la N-VA par la conviction profonde qui l’anime:

“Ce qui marque les francophones, c’est son caractère déterminé à poursuivre son but d’une Flandre autonome. En tant qu’historien, il se base sur l’Histoire et lui en donne un sens. Il ne fait pas que constater les faits, comme lorsqu’il affirme que la Belgique est l’addition de deux démocraties, mais il se sert de cette réalité pour développer et affirmer sa vision politique. De là naît sa profonde conviction, sa détermination réelle à atteindre ses objectifs.”

Comme le faisait remarquer une consœur journaliste, l’impressionnante et médiatique perte de poids du personnage politique, avec ses 60 kg perdu en à peine quelques mois, est autre facteur marquant et illustrant auprès des francophones sa détermination et son jusqu’au-boutisme.

Un vote N-VA = un vote anti-francophones

La méconnaissance engendre la méfiance. Nombreux sont les Belges francophones à percevoir les bons scores électoraux de la N-VA uniquement sous l’axe d’un vote anti-francophones: “on ne veut plus de vous” est le message le plus souvent perçu au Sud du pays. Pour le chercheur (UCL) et chroniqueur Nicolas Baygert, il y a une réelle “mécompréhension” de la nature-même du vote De Wever:

“Aujourd’hui, du côté francophone, le vote N-VA est considéré comme un vote pour l’indépendance, un vote pour la fin de la Belgique. Par contre, côté flamand, voter N-VA, c’est d’abord voter Bart De Wever: un vote émotionnel, plébiscitaire pour un personnage médiatique et un leader charismatique. L’électeur N-VA est un vote flottant, anti-establishment, anti-système; qui aime croire à l’histoire de Bart De Wever autour d’un Etat-PS francophone qui grignote les économies des pauvres Flamands

En Flandre, Bart De Wever n’est pas surpuissant, il y a la possibilité de contre-argumenter. Mais côté francophone, on dirait que c’est tous les francophones contre Bart De Wever, on est dans la fuite et la diabolisation. On se refuse à tout débat, tout contre-argumentaire.”

De Wever? Ce mec proche de l’extrême-droite

Pour François De Smet, cette diabolisation peut être vue comme un jeu auquel De Wever se prête volontiers: “Il aime se diaboliser tout seul, comme lorsqu’il tente de monter les communautés les unes contre les autres”. Mais pour d’autres, les politiques et médias francophones ont joué un rôle significatif dans la construction d’un personnage à l’aura singulièrement négative auprès des audiences wallonnes et bruxelloises.

Bart De Wever lors d’un congrès de la N-VA (Photo: Geoffroy Van der Hasselt – Reporters, octobre 2012)

C’est notamment le cas pour Michel Henrion, attentif observateur du monde de la communication politique en Wallonie et en Flandre. Dans un billetde blog, il rappelait récemment:

“Souvenez-vous: au lendemain du 10 juin 2010, lorsque les politiques francophones découvraient (il n’est pas d’autre terme) la N-VA, De Wever était quasi le type super-sympa. Au fil de la crise des 541 jours, on l’a progressivement diabolisé, jusqu’à en faire un épouvantail, un repoussoir idéal. […]

On peut certes en débattre, (y’a de quoi, De Wever a ses côtés troubles) mais le préjugé de fond est plus gros qu’une maison et trouve toujours preneur dans une opinion qui, généralement, ignore tout de l’autre Communauté.”

Ce préjugé de fonds véhiculé, c’est celui d’une fine proximité entre Bart De Wever, la N-VA et l’extrême-droite. L’évocation du transfuge de militants Vlaams Belang vers la N-VA avait bénéficié d’une notable couverture médiatique, ce qui a fortement marqué les esprits. Nicolas Baygert:

“On assiste du côté francophone à un repli communautaire avec un Bart De Wever représenté comme un leader d’extrême-droite, un peu à la Le Pen. Et puis il y a cet autre aspect qu’est la victimisation des francophones, victimes de l’ogre De Wever.

Selon moi, les francophones participent à ce que j’appelle une « dewerisation » des esprits: l’idée défendue par De Wever, à savoir qu’il y en en Belgique deux démocraties que tout oppose dans un Etat fédéral qui devient de plus en plus une coquille vide, fait son chemin dans les esprits francophones. On le voit notamment dans cette volonté de réfléchir à un plan B, de mettre en place des scénarios comme ce plan B fantomatique, c’est une espèce de prophétie autoréalisatrice de la peur de la N-VA.”

Hystérisation et médias francophones

Les francophones parlent plus de séparatisme que les Flamands: c’est assez paradoxal

Poursuivant sa réflexion, le chercheur voit dans l’absence de “réflexions alternatives” au Sud du pays à proposer Bart De Wever un terreau fertile au développement d’une image peu enviable de la N-VA, à laquelle participe les médias francophones :

“À défaut d’avoir offert une contre-proposition à l’argumentaire de De Wever, flamingant, la classe politique et les médias francophones sont en train de singer la mise en avant du nationalisme. Cette vision négative est beaucoup liée aux médias francophones qui sont des vecteurs de l’hystérisation de la situation politique actuelle et qui proposent une lecture journalistique de type communautaire de plus en plus affirmée autour du plan B.

Face au fier mouvement flamand, la Flandre jaune et noire, on a l’impression que la seule réponse du côté francophone, c’est de donner une forme à l’agrégat bruxellois et wallon. A tel point que les francophones parlent plus de séparatisme que les Flamands. C’est assez paradoxal.”

Auteur: Sylvain Malcorps

Manager d’Apache.be partie francophone, j’apprends tous les jours à faire mon métier de journaliste.

sylvain@apache.be
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Auteur: Pierre Jassogne

is freelance journalist.

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