La ministre Milquet et le "djihadiste": ce que la photo ne dit pas

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Un commentaire accompagne la photo qui circule sur les réseaux sociaux: "Un meurtrier terroriste, en liberté en Belgique, aux côtés de la ministre de l'Intérieur Joëlle Milquet". Ce cliché, mis en avant par certains médias belges fin novembre 2013, montre la ministre belge de l'Intérieur à côté du prédicateur bruxellois Iliass Azaouaj, désormais prétendument combattant en Syrie auprès de l' "Islamic State in Iraq and as-Shām" (ISIS), la branche non-officielle d'Al-Qaida en Syrie.

La photo et le texte tels que diffusés sur les réseaux sociaux

La photo et le texte tels que diffusés sur les réseaux sociaux

Mais plus que ce "bad buzz", que l'équipe de la ministre a tenté de contenir à coup de communiqué de presse, c'est le contexte de la prise de vue de cette photo et l'identité du personnage sur lesquels il importe de se pencher.

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En 2008, à 17 ans, le Bruxellois Iliass Azaouaj fonde le "Service islamique de la jeunesse en Belgique" (SIJB), organisation dont il se présente être l'imam. Dans ses débuts, la SIJB a peu d'influence. La donne change en octobre 2010 où son nom retentit en même temps que celui de l'association "Les généreuses fourmis" (LGF), une organisation de charité islamique impliquée dans la distribution de nourriture aux sans-abris.

Iliass Azaouaj se pose à plusieurs reprises comme un opposant à l'extrémisme musulman

LGF opère selon un schéma connu: financée grâce à des donations, elle fait appel au 3ème pilier de l'islam, la zakât (l'impôt social purificateur), qui intime à chaque musulman qui le peut à faire don d'une partie de sa richesse à une oeuvre de charité. La distribution de nourriture se déroule dans des lieux publics, dans les gares bruxelloises pour LGF, et s'adresse aux musulmans comme aux non-musulmans. Souvent, les organisations accompagnent cette distribution avec le rappel des principes de la foi islamique, ainsi qu'avec un discours anti-démocratique et anti-occidental.

LGF attire l'attention de l'influent Mediane.tv, un site de reportages animé par des musulmans européens, dont de nombreux convertis. Iliass Azaouaj en est l'un des collaborateurs. Intelligent, il parle bien.

Opposant à l'extrémisme

En 2011, "Les généreuses fourmis" débute une collaboration avec l'organisation parisienne "Au coeur de la précarité", ce qui fait croître sa notoriété au sein de la communauté musulmane connectée en France et en Belgique francophone. Des sites influents comme Katibin.fr et Al-Kanz.org remarquent l'existence de LGF et en font la publicité. A cette époque, le porte-parole de l'association se prénomme David Hamza De Ridden, musulman converti et connu au sein de la sphère salafiste bruxelloise. Iliass Azaouaj préfère alors rester en arrière-plan.

Dans le courant 2012, l'association se meurt. La distribution de colis alimentaires est alors reprise par l'association "Resto du Tawhid", dirigée par l'ancien membre de Sharia4Belgium Jean-Louis Denis. Surnommé "le soumis", les médias l'ont beaucoup sollicité après avoir été suspecté de recruter des jeunes pour aller combattre en Syrie. Comme le montre ce tweet du 10 décembre 2012, Iliass Azaouaj n'est en rien un allié de Jean-Louis Denis:

 

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Dans les méandres du débat autour de Sharia4Belgium, Azaouaj fait entendre à plusieurs reprises son opinion. Alors que des membres de l'association (officiellement dissoute) sont arrêtés à Anvers, Vilvoorde et Malines sur base de suspicions d'activités terroristes et de recrutement de jeunes combattants pour la Syrie, Azaouaj réalise une vidéo condamnant sévèrement les méthodes de Sharia4Belgium ainsi que son leader: Fouad Belkacem. Il considère l'association comme un groupe de haine, alors que sa vision religieuse est pacifique. Azaouaj se pose à plusieurs reprises comme un opposant à l'extrémisme musulman.

Amis de France

Azaouaj se redirige alors vers le SIJB et tente, en tant qu'imam de l'organisation, d'acquérir une position influente au sein de la communauté musulmane francophone. Cette position lui permet de faire des rencontres décisives. En 2011, il participe à une conférence aux côtés du Français Rachid Abou Houdeyfa, imam de la mosquée de Brest et connu pour être un salafiste modéré. Tous deux appellent à participer aux élections de 2012, et feront l'objet de nombreuses critiques à ce sujet de la part de certains noyaux durs.

 

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Abou Houdeyfa lui ouvre son large réseau. En février 2013, Azaouaj invite à Bruxelles Marwan Muhammad, le porte-parole du "Collectif contre l'islamophobie en France" (CCIF), association reconnue par l'ONU. Ils discutent ensemble de racisme, d'islamophobie et des moyens de lutte.

En mars 2013, Azaouaj est un des invités à Lille du "Rassemblement annuel des musulmans du Nord". Mais une de ses rencontres les plus décisives reste bien celle avec Ahmed Jaballah, président de l' "Union des organisations islamiques de France" (UOIF), le plus haut représentant de l'islam en France. Ensemble, ils échangent autour de la mauvaise image de l'Islam en Europe et autres questions d'intégration. La discussion est une illustration du ton modéré du jeune homme.

Confusion syrienne

Lorsqu'on apprend, début avril 2013, le signalement et l'apparente disparition d'Iliass Azaouaj en Syrie, la surprise est énorme. Tout comme le niveau de confusion: il se serait rendu en Syrie pour aller y chercher les combattants belges partis s'y battre. Il y aurait été capturé par des membres de Sharia4Belgium menaçant de le condamner à mort. La plupart des organisations islamiques de France et de Belgique marquent alors leur soutien pour le jeune homme.

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S'en suit une longue période de silence, jusqu'en août 2013: les comptes Twitter et Facebook d'Iliass Azaouaj se réaniment. Alimentés par des tiers, rien ne prouve que ces personnes ont eu récemment des contacts avec le jeune homme. Dans une vidéo diffusée sur Internet, une personne masquée se présentant comme Iliass Azaouaj prétend avoir rejoint les cellules Al-Qaida en Syrie. La Sûreté de l'Etat belge confirme cette piste à la famille, mais l'authenticité de la vidéo ne peut être confirmée.

Sur les réseaux sociaux, les comptes au nom d'Azaouaj diffusent l'information selon laquelle le Bruxellois aurait collaboré avec les services secrets belges et marocains. Ils prétendent détenir les preuves de ces informations, mais tardent toujours à les présenter.

Mais le ton des messages diffusés sur ces comptes a radicalement changé: le premier appel au djihad diffusé via ces canaux est accueilli avec incrédulité. Si ceux qui le suivent savent qu'Azaouaj a toujours suivi une ligne religieuse stricte en ce qui concerne certaines thématiques (le mariage homosexuel, par exemple), ils confirment également qu'Iliass Azaouaj a toujours condamné le djihad en tant que lutte violente.

Conclusions

En raison de ce contexte, il est nécessaire d'éviter de tirer des conclusions hâtives sur cette photo. Mais la défense de la ministre Joëlle Milquet, affirmant ne pas connaître l'identité de la personne à ses côtés au moment de la prise de vue, apparaît bien faible: l'entourage d'une ministre de l'Intérieur devrait être à-même de connaître l'identité d'Iliass Azaouaj. Ainsi que la force d'influence de ce jeune salafiste au sein de la communauté musulmane francophone et la nature du message qu'il prêche.

Jusqu'à se disparition en Syrie, il s'est toujours opposé à l'expérience religieuse violente, aux organisations comme Sharia4Belgium et a critiqué diverses formes d'extrémisme religieux. Tout en se prononçant contre les lois françaises interdisant le port du voile et le mariage homosexuel.

La prétendue collaboration d'Azaouaj avec les services secrets belges et marocains reste, encore à ce jour, à confirmer. Il n'est certainement pas impossible qu'il ait été approché par ces services au regard de son pouvoir d'influence dans divers cercles. Mais les preuves tangibles manquent toujours.

Tout comme celles de sa présence en Syrie, dans les rangs de l'ISIS. Les messages de haine actuellement diffusés en son nom sont l'oeuvre d'une équipe d'administrateurs inconnus ne voulant pas s'expliquer sur les liens les reliant à Ilias Azaouaj. La possibilité qu'il se batte actuellement en Syrie ne peut en aucun cas être exclue. Mais il serait alors loin des positions qu'il défendait encore en avril 2013, au moment de poser aux côtés de la ministre Milquet.