Omega Diamonds: les milliards d'euros gagnés en Belgique grâce aux diamants de sang

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"Omega Diamonds", un nom: celui d'une société anversoise spécialisée dans le commerce du diamant, synonyme désormais de la plus grande affaire de fraude connue à ce jour dans l'univers diamantaire. Il y a d'abord un montant, exorbitant, comme le rappelle Deredactie.be:

"Ces diamantaires ont importé de façon frauduleuse en Belgique pour l’équivalent de près de 2 milliards d’euros de pierres précieuses.

Grâce à la loi belge sur les accords à l’amiable, l’entreprise frauduleuse s’en sort en versant une amende de 160 millions d’euros."

Et puis il y a cet accord, financier, entre les fraudeurs et la justice anversoise, qui ont ainsi pu négocier et racheter leur faute à coups de billets de banque dans une arrière-salle du palais de justice d'Anvers. A l'abris du regard des citoyens, grâce à la loi belge de "l'élargissement de la transaction en matière pénale" comme le résume le bureau d'avocats Eubelius:

"[Cette loi permet] sous certaines conditions, à celui qui est suspecté d’avoir commis une infraction, de verser une certaine somme d’argent et d’éventuellement faire abandon de certains biens.

Si la personne concernée accepte cette proposition, l’action publique s’éteint à son égard."

Un tel accord financier, avec absence d'autres poursuites à l'encontre des patrons d'Omega Diamonds (Sylvain Goldberg et Ehud Ladiano) ne fait pas l'unanimité. Loin de là. A la fois dans la classe politique, dans les couloirs du palais de justice d'Anvers et surtout, auprès de la douane belge.

Durant plusieurs années et en toute discrétion, la douane a réalisé une enquête parallèle sur Omega Diamonds. Sur cette base, elle accuse la firme diamantaire de contrebande à grande échelle et de commerce illégal. Grâce à l'importation en Belgique de "diamants de sang" provenant de l'Angola et du Congo.

Bâtir une fortune

Omega Diamonds s'intègre dans système complexe, dont les ramifications pénètrent de nombreux pays. Pour comprendre son implication, il faut remonter à l'affaire de "l'Angolagate" qui bousculait la France il y a quelques années encore.

Omega Diamonds entretient de bons rapports avec Isabel Dos Santos, la fille du président de l'Angola. Forbes l'a récemment désignée comme première femme milliardaire d'Afrique

Début des années 1990, la Russie livre en secret de grosses quantités d'armes au régime du président de l'Angola, José Eduardo Dos Santos. Ces armes lui étaient nécessaires pour gagner la guerre civile qui l'opposait à son rival, Jonas Savimbi. Sans argent, Dos Santos règle sa dette aux Russes en pétrole et diamants.

Dans ce système, Omega Diamonds se charge de travailler et commercialiser les diamants perçus. Les diamants bruts, provenant de l'Angola mais aussi du Congo, étaient achetés par "Tulipe Diamonds" basée Dubaï. Un société dirigée par la belle-soeur de Ehud Laniado, un des patrons d'Omega Diamonds.

A Dubaï, les diamants étaient rassemblés et obtenaient un nouveau certificat Kimberley - falsifié - avant de rejoindre Anvers. Grâce à une manipulation des factures, tous les bénéfices disparaissaient à Dubaï. Selon David Renous, ancien employé d'Omega Diamonds et lanceur d'alerte auprès de la justice belge, lorsque la combine tournait à plein régime, son chiffre d'affaire atteignait les 110 millions de dollars par mois (près de 80 millions d'euros).

Les responsable d'Omega Diamonds ont ainsi, des années durant, bâti leur fortune sur la commercialisation de diamants bruts en provenance d'Angola et du Congo. Pas étonnant que cette affaire conduise directement à des personnages importants du marché international du diamant, comme Arcadi Gaydamak, Lev Leviev et Dan Gertler. L'histoire de la société anversoise mêle questions géopolitiques, corruption, trafic d'armes, diamants de sang et magouilles de services secrets.

Justice à l'oeuvre

Pourquoi le travail de la justice dans différents pays rencontre de si nombreux obstacles dans ce dossier?

Après enquête, nous avons découvert que les têtes pensantes de ce système font l'objet d'enquêtes ou de procédures judiciaires dans pas moins de huit autres pays. Mais aucun organisme officiel ne cartographie l'enchevêtrement de ces procédures interdépendantes, alors qu'une rapide lecture des dossiers montre à quel point ils sont liés. Et les difficultés rencontrées par la justice sont nombreuses.

Pour preuve, la manière dont la société Tulipe Diamonds a tenté d'empêcher le parquet d'Anvers d'obtenir des informations concernant la "Brinks South Africa", établie en Afrique du Sud. A la demande d'Omega Diamonds, cette entreprise se chargeait de rapatrier vers Dubaï les diamants congolais et angolais. Durant une perquisition au siège d'Omega Diamonds, les enquêteurs avaient trouvé neuf factures provenant de cette société.

Fin 2008, le parquet anversois demande aux autorités sud-africaines à pouvoir saisir la comptabilité de Brinks et interroger ses décideurs au sujet de leur relation avec Omega Diamonds. Freinant la procédure, Tulipe Diamonds argumente que les documents de Brinks contiennent des informations confidentielles, relatives aux tarifs pratiqués, dont pourraient profiter la concurrence si ces documents arrivaient en belgique. Un argument finalement repoussé par la Cour suprême d'Appel d'Afrique du Sud en septembre 2012.


 

L'Angola et sa milliardaire

Depuis de nombreuses années, le journaliste et défenseur des droits de l'homme Rafael Marques de Morais combat avec ferveur la corruption et l'exploitation des travailleurs de l'industrie du diamant en Angola. En 2011, il décide de porter plainte contre neuf grands généraux angolais pour leur implication dans le commerce de "diamants de sang" et pour crimes contre l'humanité: l'armée angolaise et les entreprises privées de sécurité contrôlant les mines se livreraient à des actes de torture sur les mineurs illégaux. Un des officiers visés, Manuel Helder Vieira Dias, n'est autre que le bras droit du président Dos Santos.

Par le passé, le journaliste Rafael Marques a déjà été arrêté pour avoir qualifié le président Dos Santos de dictateur. Le 20 septembre 2013, il a été réinterpellé par les autorités à l'occasion d'une manifestation à Luanda.

Du côté des dirigeants d'Omega Diamonds par contre, on entretient de bons rapports avec Isabel Dos Santos, l'aînée des filles du président. Le magazine américain Forbes l'a récemment désignée comme la première femme milliardaire d'Afrique. Cela peut se comprendre lorsqu'on sait que la famille du président, au pouvoir depuis plus de trente ans, contrôle une partie importante de l'économie du pays. Son mari, l'homme d'affaire congolais et collectionneur d'art Sindika Dokolo, a passé une partie de sa vie en Belgique et retourne encore de temps à autre à Bruxelles. Le couple entretient des contacts avec le prince Laurent, comme l'a révélé l'indignation provoquée par de possibles projets d'affaires du prince en Angola. Voilà qui donne une idée de la puissance du réseau d'Omega Diamonds.

Article de Forbes s'intéressant à la fortune d'Isabel Dos Santos (Photo: capture d'écran)

Article de Forbes s'intéressant à la fortune d'Isabel Dos Santos (Photo: capture d'écran)

Lorsque le journal italien La Stampa publiait, en 2007, un article au sujet d'Isabel Dos Santos et de ses liens en affaire avec quelques membres de la mafia sicilienne, l'article avait directement fait l'objet d'une plainte pour calomnie et diffamation.

Autre figure centrale du scandale de l'Angolagate: le diamantaire Gaydamak, l'intermédiaire privilégié entre les Russes et l'Angola pour les transactions d'armes, poursuivi par les justices française et britannique. Il était la tête pensante de la firme "Ascorp", détenant des années durant le monopole de la vente des diamants provenant d'Angola. A la table des actionnaires de cette société: Isabel Dos Santos et les patrons d'Omega Diamonds, Goldberg et Laniado.

L'argent, évaporé

Reste une question: où sont passés tous les bénéfices générés par cette activité de contrebande? Selon David Renous, il faudrait se tourner vers le Grand-Duché de Luxembourg, où le duo Goldberg-Laniado aurait parqué une partie de ses revenus et bénéfices dans un fonds de pension luxembourgeois.

Une partie de la fortune de Gaydamak a suivi le même chemin, au travers de la fondation religieuse juive-orthodoxe "Matanel". Pendant un an, 600 millions d'euros avaient été saisis par la justice luxembourgeoise avant de subitement disparaître vers le compte d'une banque russe, à Chypre. De son côté, la justice israélienne a elle aussi ouvert une enquête pour blanchiment d'argent.

De même en Suisse: au moment des négociations pour la restructuration (diminution) de la dette angolaise à l'égard de la Russie, le juge d'instruction genevois Daniel Davaud s'est intéressé au rôle de Gaydamak dans cette aventure. Selon un rapport de Global Witness, une grande partie de l'argent destiné à la Russie s'est mystérieusement volatilisé. Le soupçons se portent à nouveau sur Gaydamak et ses amis, dont font partie un banquier russe proche de l'ancien président Boris Jeltsin et le président Dos Santos lui-même.

Comme on le voit, le travail de la justice dans différents pays rencontre de nombreux obstacles. Mais pourquoi: cela a-t-il à voir avec les énormes montants en jeu, ou avec l'implication de hauts dirigeants politiques?