D'André Cools à Tecteo, plongée dans le passé obscur de Stéphane Moreau

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Derrière la mue de la poussiéreuse Association Liégeoise d'Électricité (ALE) en la dynamique intercommunale Tecteo, il y a un homme: Stéphane Moreau. Il se définit lui-même en interview:

"Je ne suis pas un enfant de choeur."

S'il préfère se profiler en homme d'affaires plutôt qu'en homme politique, il n'en demeure pas moins les deux. Le bourgmestre de Ans est connu pour avoir été le protégé du flamboyant Michel Daerden. Sa carrière débute en 1988, lorsqu'il intègre le cabinet du ministre des Pensions de l'époque, Alain Van der Biest, à ce moment-là toujours dans les bonnes grâces du parrain du PS liégeois: André Cools.

Le même Alain Van der Biest sera, quelques années plus tard, inculpé et emprisonné à plusieurs reprises pour l'assassinat d'André Cools. Voici ce dernier intervenant dans l'émission de la RTBF "Les copains d'alors":

L'intercommunale, une bonne idée

Tout bascule en 2005, quand Moreau met la main sur un petit pactole: le fonds de pension de l'ALE et ses 500 millions d'euros

La fin des années 1980 à l'époque où André Cools commence la construction de son empire économique liégeois. Depuis dix ans, la région en bave avec la fermeture des aciéries de Cockerill-Sambre, de Tubemeuse et la cession d'activité de la Société Générale. Pour lutter contre ce marasme économique, le leader socialiste opte pour une double stratégie: mettre en place un contre-pouvoir économique et financier public grâce à un puissant réseau d'intercommunales et d'holdings d'État. Ceci devant attirer des multinationales à investir dans la région. A ses côtés dans ce projet, un adviseur avec les chiffres pour gourmandises, Michel Daerden.

Lorsqu'André Cools devient ministre wallon des Affaires locales en 1988, son pouvoir s'étend alors sur les communes, les intercommunales et les services associés comme l'énergie, l'eau, la gestion des déchets et l'informatique. Si bien qu'à Liège, grâce au développement d'un réseau tentaculaire d'entreprises et d'intercommunales, peu de choses sont possibles sans son accord. Il devient le président de la SMAP (plus tard, Ethias), société qui participera à la création du holding Neos à la tête duquel on retrouvera le même André Cools. Via Meusinvest, Néos appuiera la Société de gestion de l'aéroport de Bierset (SAB) pour faire de l'aéroport liégeois un pôle de croissance économique

Le bel entourage

En 1990, André Cools décide que Van der Biest doit lui succéder au ministère wallon des Affaires locales. Ce dernier prend Stéphane Moreau dans ses bagages. Le voilà débarqué dans dans un cabinet ministériel infiltré par des racailles du coin, en lien direct avec la maffia italienne: sans scrupules, ils utiliseront les installations du cabinet afin de réaliser leurs affaires criminelles. Ces mêmes collaborateurs organiseront en 1991 l'assassinat d'André Cools, abattu par deux hommes de main tunisiens. Avec une situation totalement hors de contrôle, Alain Van der Biest se suicide en 2002.

A ce poste lui succède Guy Mathot en 1992, le prototype même de l'"affairiste socialiste". Cet autre Liégeois sera cité dans de nombreuses affaires et enquêtes judiciaires, jusqu'à devoir démissionner de son poste de ministre après les révélations concernant le versement de commissions illégales dans le cadre de l'achat de 46 hélicoptères de la firme italienne Agusta. Mais il ne subira jamais de condamnation.

C'est Mathot qui fera venir Stéphane Moreau à Liège, où il deviendra le chef de cabinet du bourgmestre socialiste de la ville de Liège Henri Schlitz. C'est à partir de ce moment-là qu'il commence à développer ses propres affaires politiques et commerciales. Stéphane Moreau devient rapidement échevin des finances, de l'économie et du développement de la commune de Ans, avant d'être nommé au poste de Directeur général du Palais des Congrès de Liège (une propriété de l'intercommunale de gestion immobilière liégeoise – IGIL).

Le taureau de Liège, symbole de la ville, lors de l'action "Statues Nez Rouge - Stop au cirque politique" (Photo:  rassaa.rafik.be/ Mai 2009/ Flickr-CC)

Le taureau de Liège, symbole de la ville, lors de l'action "Statues Nez Rouge - Stop au cirque politique" (Photo: rassaa.rafik.be/ Mai 2009/ Flickr-CC)

Un fonds de pension, un pactole

Depuis la création de Tecteo, les soupçons "d'affaires" planent au-dessus de l'intercommunale.

Tout bascule en 2005, lorsqu'il a l'opportunité de mettre la main sur un petit pactole: le fonds de pension de l'Association Liégeoise d'Electricité (ALE), une intercommunale un peu rouillée fondée en 1923 et depuis intégrée dans l'empire économique d'André Cools. L'ALE repose alors sur une réserve financière de plus de 500 millions d'euros dormant tranquillement à la SMAP. Il y a de quoi faire.

Nommé directeur du "Fonds de pensions et de secours du personnel de l'ALE", Stéphane Moreau s'empresse de le faire passer du statut d'ASBL à celui d'Organisme de financement des pensions (OFP) et le renomme "Tecteo Fund", puis "Ogeo Fund".

Cette transformation radicale d'un fonds de pension en un OFP signifie que Tecteo/Ogeo Fund peut désormais profiter d'un large choix en matière d'avantages fiscaux, comme la dispense d'une retenue d'impôt ou le caractère non imposable des bénéfices engrangés. En contrepartie, il est soumis au contrôle de la Commission bancaire, financière et des assurances (FSMA). Un contrôle plutôt discret puisque seule son intervention de 2009 pour critiquer et interdire à Frédéric Daerden, via son cabinet révisoral, de pouvoir contrôler les comptes d'Ogeo Fund a été mise en évidence. En tant que bourgmestre d'Herstal - commune active dans Ogeo Fund -, l'indépendance de Frédéric Daernen pouvait être remise en question.

Gourmand

Ce changement de nom de Tecteo Fund pour Ogeo Fund cadre avec une volonté forte d'amener des fonds de pension belges et étrangers à collaborer avec lui. Les arguments? Avantages fiscaux et réduction des coûts à grande échelle. Cette soif d'accroissement n'a pourtant pas toujours été au goût de tous, certains ont refusé d'être absorbé par Ogeo comme la Société wallonne des eaux (SWDE) ou l'Association Liégeoise du Gaz (ALG) présidée par le bourgmestre PS de Liège Willy Demeyer. ALG qui a pourtant finalement dû rejoindre le fonds de pension de Stéphane Moreau.

"A-t-on la garantie que nos travailleurs vont bien recevoir leur pension? Que va-t-il advenir des réserves d'argent? Qui va décider de ce que l'on en fait?"

Critiques et questionnements au sujet de la stratégie d'Ogeo Fund ont commencé à se faire entendre. Avec raison: le fonds de pension liégeois investissant progressivement dans des projets immobiliers spéculatifs, avec tous les risques que cela comporte.

Et sur ce laps de temps, Ogeo Fund a bien grandi: le voilà devenu le cinquième plus grand fonds de pension de Belgique et intégré au groupe Tecteo. Groupe - s'il fallait le rappeler - dirigé par Stéphane Moreau, actif dans une multitude de secteurs, employant 2.000 travailleurs pour un chiffre d'affaires consolidé de 570 millions d'euros. Même si le bourgmestre d'Ans fait partie du bureau national du PS (l'organe exécutif du parti), Stéphane Moreau concentre principalement ses activités en région liégeoise. Tout comme l'avait fait son mentor André Cools.

Une justice intéressée

Mais au sein du PS, tout le monde n'apprécie pas l'ampleur que prend l'empire de Stéphane Moreau. Comme l'explique un membre de la Fédération PS de Liège à La Libre Belgique :

"Le risque est que Ogeo Fund devienne un instrument financier puissant contrôlé par un seul homme, Stéphane Moreau."

Il poursuit en comparant le fonds de pension au holding tentaculaire "Neos" d'André Cools, ou à l'intercommunale Ecetia contrôlée alors par Michel Daerden et détenant des intérêts dans des dizaine d'entreprises, du circuit de Francorchamps jusqu'à l'aéroport de Liège dont elle possède 50% du capital.

Depuis la création de Tecteo, les soupçons "d'affaires" planent au-dessus de l'intercommunale. Le fait qu'en 2009, Ogeo Fund était en faillite virtuelle – ce dont il s'est défendu -, n'a pas vraiment alarmé grand monde. Sans oublier cette lettre anonyme envoyée en 2008 au parquet de Liège voulant dénoncer "des faits graves dont se rendent coupables les membres de la Direction de Tecteo [...]" et affirmant que l'intercommunale était pillée par Moreau et ses acolytes.

Des amis politiques se seraient retrouvés au volant luxueuses voitures achetées par Tecteo. La justice liégeoise semble prendre l'affaire au sérieux puisque des perquisitions ont été opérées dans les bureaux de Tecteo, d'Ogeo Fund, de Stéphane Moreau; ainsi qu'à son domicile. Jusqu'à présent, personne n'a été arrêté ou inculpé.

L'amour de la critique

Refroidie par ces actions judiciaires, la banque UBS a préféré stopper ses relations avec le fonds de pension de Tecteo en 2012, tout en lançant une enquête interne sur son client. Avec quels résultats? Comme l'a révélé le journaliste Joël Matriche pour le quotidien Le Soir.

"Trois anomalies présumées ont été dénoncées à la CTIF et à la justice liégeoise: un séminaire récréatif à Abu Dhabi, des placements spéculatifs et un mystérieux compte bancaire [...]."

Un article qui vaudra au journaliste et au journal Le Soir une première réaction mécontente d'Ogeo Fund, menaçant de porter plainte pour calomnie et diffamation. Elle sera suivie quelques mois plus tard par une nouvelle annonce, de Tecteo cette fois, de porter plainte pour les mêmes motifs associée à une demande de dommages et intérêts de 5 millions d'euros pour Rossel (propriétaire du Soir) et d'un million d'euros pour Joël Matriche.

En cause? L'article "Mathot et Moreau s'en vont à Vegas", faisant état de l'intérêt porté par la justice liégeoise pour l'étonnant financement par Be TV (filiale de VOO-Tecteo) de voyages aux Etats-Unis pour les deux hommes politiques. Du passé au présent, les choses ne feraient-elles que perdurer?