La presse belge, obsédée pas les subsides, loupe sa révolution numérique

L'actualité concernant le monde des médias n'a pas manqué cet été 2013. D'abord en Belgique, avec le rachat du groupe Concentra (propriétaire de la Gazet van Antwerpen, Metro) par le groupe Corelio (De Standaard). Et puis au sein de la rédaction du magazine flamand "Humo", avec le départ de son rédacteur en chef. Mais ce sont les États-Unis qui nous ont offert la plus capitale des informations: le rachat du Washington Post par le patron d'Amazon, Jeff Bezos.

Les spéculations autour des motivations réelles du milliardaire dans ce rachat ne manquent pas. Il est par contre bien plus aisé de comprendre celles ayant amené la famille Graham à vendre "son" monument du journalisme: le quotidien américain n'est pas parvenu à apporter une réponse salvatrice à la révolution numérique qui bouleverse le système des médias traditionnels. Et que fait-on quand on a loupé le dernier train du numérique? On place ses journaux sur un étalage et on espère qu'une solution folle tombe du ciel.

Des journaux dans des boîtes aux lettres (Photo:  Jonathan Khoo/ Août 2006/ Flickr-CC)

Des journaux dans des boîtes aux lettres (Photo: Jonathan Khoo/ Août 2006/ Flickr-CC)

Ce que le Washington Post n'a pu réaliser aux États-Unis, les journaux belges y parviennent encore moins: la transition réussie de la presse belge vers le numérique n'est encore qu'un lointain horizon. Hormis De Tijd, aucun quotidien national n'est parvenu à développer une alternative digitale de qualité. Les sites web de nos journaux se limitent à un assemblage de dépêches d'agences de presse, agrémentés de quelques vidéos virales. Obnubilés par l'idée de générer un maximum de clics sur leurs pages, ils participent au saccage de leur propre crédibilité.

Comment répond le public belge face à cette offre sur Internet? En analysant les derniers chiffres  rendus disponibles par le Centre d'Information sur les Médias (CIM) et qui reprennent le nombre d'abonnements numériques contractés auprès des principaux quotidiens nationaux du pays, on note que cette option séduit très peu. A part De Tijd et L'Echo (dans une moindre mesure) qui flirtent avec les 25% d'abonnés uniquement numériques, les autres titres n'en ont fidélisés qu'entre 3% et 9%.

Vous pourrez constater les différences entre chacun des quotidiens nationaux en cliquant sur les titres repris dans le graphique ci-dessous:

Subsides et millions

Avec ces subsides indirects, les autorités belges maintiennent artificiellement en vie la presse papier

Après l'annonce de ces derniers chiffres CIM, les éditeurs de journaux ont timidement fait remarquer que l'augmentation du nombre d'abonnés aux éditions numériques des journaux devrait "plus ou moins" permettre de compenser la diminution des abonnés au journal papier. Tout en rappelant du même coup que la publicité sur Internet rapporte bien moins que sur le papier, histoire de préparer le terrain à de nouvelles synergies ou vagues de licenciements.

Dans toutes les analyses et supputations qui ont accompagné l'annonce de la vente du Washington Post, certains ont timidement plaidé pour la mise en place d'une stratégie efficace de développement sur Internet. Mais plus qu'un plaidoyer, il faut comprendre pourquoi ce passage des journaux vers le numérique se fait avec tant de peine. Ou plutôt, pourquoi les éditeurs mettent tant de temps à développer des alternatives numériques réellement probantes. Surtout en Belgique.

Il ne faut aller bien loin pour trouver l'explication, mais personne pourtant ne semble enclin à vouloir l'évoquer: chaque année, les autorités belges subsidient la distribution de journaux via Bpost à hauteur de 120 millions d'euros. De cette manière, la distribution se fait pratiquement gratuitement pour les éditeurs de journaux alors qu'en réalité cette opération leur coûterait extrêmement cher. En d'autres termes, les autorités belges maintiennent artificiellement en vie la presse papier.

Sans cette aide structurelle de l'État belge, les journaux papiers belges ne seraient plus que le souvenir d'une époque lointaine. Et malheureusement, uniquement destiné au papier, ce subside ne bénéficie pas aux contenus journalistiques numériques pourtant bien moins chers à produire.

Victimes

Pendant des années, cette situation a maintenu chez nous l'illusion d'un secteur préservé des terribles remous engendrés par la crise mondiale affectant les groupes médiatiques. Et maintenant, cette même presse papier apparaît comme la victime de son propre système d'aides et de lobby: se complaisant dans cette situation, rien ne l'a jamais poussé à se remettre en question et à innover (notamment sur Internet). Alors que le train de la révolution numérique passait en gare, les responsables du secteur de la presse papier sont restés à quai pour se féliciter de la qualité de leurs journaux et de leur force de résistance face à la crise.

Mais cette aide indirecte à la presse via Bpost n'est qu'une partie des subsides indirects que perçoivent les journaux papiers et les sociétés qui les détiennent [1]. Ce qui représente un avantage concurrentiel conséquent face aux rivaux issus du Web. Le seul exemple de la TVA à 0% dont bénéficient les journaux imprimés, mais pas l'information numérique, illustre bien cette situation [2].

Si les éditeurs belges veulent éviter un scénario à la Washington Post, ils ont tout intérêt à repenser rapidement le fonctionnement de ces aides d'état et à en faire bénéficier leur stratégie numérique. Sans ça, ils persévéreront à bloquer structurellement la révolution numérique de leur propre secteur.

  • [1] A côté des aides indirectes, il faut également noter l'attribution d'aides financières directes à la presse quotidienne. En Belgique francophone, le montant total s'est élevé à 7.365.000 euros en 2012.
  • [2] Apache.be perçoit deux types d'aides directes à la presse. Pour comprendre lesquelles, c'est par ici.

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3 commentairesRSS

  1. Hip Hip Hourra pour Apache qui lance un peu le débat (notamment en terme de subvention)

    mais alors, allons-y franchement et fondamentalement :

    qui doit être subventionné en 2013 pour produire du contenu médiatique - et comment?

    Poser la question de cette manière permettrait aussi d'inclure la RTBF (par exemple) dans le problème. Parce qu'à l'ère des réseaux télématiques, c'est un peu bizarre de continuer de penser que le contenu est uniquement produit via des boîtes dont la propriété est détenue pas des grands groupes de presse ou alors par des grosses machines publiques. Or la manière dont fonctionnent les politiques de subventions aujourd'hui laisse croire que c'est comme cela qu'on conçoit encore les choses.

    Il serait peut-être tout doucement temps de penser directement en réseau, non? Mais ça impliquerait aussi de s'interroger sur la fonction des intermédiaires et sur la légitimité de certains statut (je pense au journaliste), évidemment.

  2. Cela fait plus de 10 ans que j'attends que la presse belge se numérise correctement. Je comprends enfin pourquoi elle ne le fait pas.
    Ces subsides maintiennent en vie un business model pas viable, à grands frais et payés par tous. Cela doit changer.
    Voilà une économie facile pour le budget de l'état...

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