Sur le web ou le papier: comment faire pour qu'une histoire fonctionne?

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Réactif face à certaines remarques générées après la publication de sa dernière colonne, le journaliste Damien Spleeters a désiré enrichir son propos avec de nouveaux éléments.

Quelques lecteurs m'ont indiqué être restés sur leur faim après avoir lu ma colonne sur le cours d'écriture narrative de Michael Shapiro. Comme le but de l'exercice n'est pas uniquement de servir les "zakouski" – clin d'oeil à un lecteur attentif qui se reconnaitra – mais aussi, après la mise en bouche, de satisfaire l'appétit, voici un petit addendum qui, je l'espère, fera réagir. Et réfléchir, aussi.

Vers où va le journalisme? Vers des contenus plus courts, ou plus longs?

D'un côté Twitter et ses 140 caractères; la nouvelle application mobile d'information Circa (dont Anthony DeRosa, ancien Social Media Editor chez Reuters, est l'éditeur en chef) ayant pour vocation de "réduire chaque histoire à ses points essentiels"; la limite matérielle du papier, transposée parfois inconsciemment sur Internet – où l'on doute de l'attention du lecteur. Voilà pour le court.

Puis vient le long. BuzzFeed qui lance BuzzReads ; l'iconique "Snowfall", bien sûr, mais aussi toutes les superbes histoires multimédia qui sortent de l'usine NYT, comme "The Russia Left Behind", "A Game of Shark and Minnow", ou "The Dream Boat" ; et que dire d'un ovni comme "Fort McMoney"?

Le camp du long, avec ses petits succès, s'amuse à contredire l'idée d'un lecteur-zappeur compulsif, à l'attention pas plus longue qu'un hyperactif sans traitement. Bien sûr, il y a l'influence du web, du digital sur l'expérience de lecture. Quel en est l'impact sur l'expérience de narration? Est-ce que tout ça change fondamentalement la manière de raconter une histoire?

Pourquoi ça marche?

C'est ici que Michael Shapiro, le professeur dont je parlais dans ma précédente colonne, revient en scène. Sa bio Wikipédia fait sans conteste partie des contenus "courts", difficile de trouver plus d'informations officielles concernant ce professeur de la Columbia – et expert en baseball. Il est le créateur du projet "Big Roundtable", une plateforme de publication pour des histoires longues, privilégiant une réflexion autour de la question "Pourquoi cette histoire fonctionne?".

Cette question, nous la travaillons également dans la classe d'écriture narrative de Shapiro: pourquoi l'histoire d'un boxeur entrainé depuis le berceau par son père au carnage sur le ring va vous tenir en haleine, et pourquoi pas celle d'un immigrant clandestin ayant passé toute sa vie aux Etats-Unis qui se retrouve déporté parce qu'il est trop honnête ?

Dans ma dernière colonne, je décrivais comment nous avions dû raconter une histoire personnelle en classe, sans que personne n'en décroche et que Shapiro ne fasse sonner son gong synonyme d'échec. Il y avait de tout: un trip anecdotique au Mexique, un accident de voiture/vélo/bus, une histoire de roadie dans un festival de hip-hop. Aurais-je dû en dire plus sur ces histoires dans ma colonne?

Et si ça n'avait rien à voir avec l'histoire elle-même, mais bien avec la façon de la raconter? Le mystère, la tension, la voix, le rythme, le détail, la couleur. C'est là que réside le plaisir de se faire raconter des histoires.

Step by step

Ceux qui ont choisi ce cours en espérant y découvrir une formule magique seront déçus. Par contre, Shapiro a essayé durant sept semaines de faire passer deux choses essentielles. D'abord, soulager l'angoisse de l'écriture. Écrire petit à petit, morceau par morceau. Ensuite, il a détaillé les quatre étapes essentielles pour qu'une histoire "marche":

1. Le "zetz", que Shapiro décrit en dessinant un poisson hameçonné et en racontant l'histoire d'un pêcheur à l'accent d'Europe de l'Est, qui expliquerait à des enfants comment donner un léger coup de ligne à un poisson déjà ferré;

2. L'ancrage, que Shapiro explique en dessinant ce qu'un enfant traumatisé pourrait dessiner: son père, sa mère et sa maison flottant dans les air au lieu d'être ancrés au sol, en bas de la page de papier. Un récit doit avoir une seule direction, ainsi le lecteur n'est pas perdu.

3. Le "What's Next": quand vient l'instant fatidique pour le lecteur de tourner la page ou de cliquer sur "continuer", le fera-t-il?

4. Et enfin, le sommet de la montagne, la poignée de main: emmener le lecteur jusqu'au bout, ne pas le lâcher.

Et pour maîtriser ces quatre aspects, pas de formule unique, mais une structure qui naît à chaque nouvelle histoire. Une technique aussi, qui renaît chaque fois et qu'il est bien difficile d'expliquer et de transmettre. Finalement, on touche ici un peu au véritable enseignement: apprendre réellement quelque chose en tendant la main pour en saisir l'essence, plutôt que de nous la faire ingurgiter de force.

Et vous, comment les aimez-vous, vos histoires? Papier ou digitales, longues ou courtes, ou tout simplement bien racontées ? Et "raconter", qu'est-ce que cela représente pour vous ?