Immersion photo dans l'hôpital Mosango au Congo

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Il a parfois eu le sentiment de n'être qu'un touriste de la misère. Mais une fois l'oeil derrière son objectif, la donne changeait, son rôle aussi: capturer la réalité des patients et des docteurs de l’hôpital de Mosango, en plein milieu de la brousse congolaise. Joris Hermans, photographe, y a passé deux semaines. Il en est revenu avec un témoignage photographique des conditions de travail presque impossibles qu'y connaissent les médecins, confrontés aux espoirs et désespoirs des populations locales.

Foto Joris Hermans

Nicaise regarde vers le plafond. Et puis d'un coup, comme s'il m'entendait penser, tourne la tête et regarde droit vers l'appareil (Photo: Joris Hermans)

Survie

"Un chemin poussiéreux me mène jusqu'à la salle d'opération. Il fait chaud, le soleil brûle. Maintenant que je suis réellement seul, je comprends à quel point ce monde est un univers à part. Autour des bâtiments plane une odeur particulière: un mélange de sueur, de bandages sales et cette odeur typique qu'on ne retrouve que dans les hôpitaux. Je dois m'y habituer.

Au coin d'une façade, j’aperçois l'entrée de la salle d'opération. Il y a de l'animation: Nicaise Mwangu, un jeune homme que j'avais entraperçu le jour d'avant, s'apprête se faire opérer. Et à la manière dont s'activent les infirmières, je comprends qu'il ne s'agit pas là d'une opération routinière.

Nicaise a chuté d'un manguier et s'est cassé la jambe. Le médecin de son village a tenté durant plusieurs semaines de soigner sa fracture ouverte à l'aide de plantes et d'épices. En vain. Les médecins n'ont plus d'autre choix que de lui amputer la jambe.

J'hésite à entrer dans la salle d'opération, est-ce que le je veux vraiment? La porte est entrouverte, je glisse un oeil: la salle est pleine, je ne vois que des dos et des têtes. D'un coup, on me tend un masque le visage et un bonnet pour mes cheveux. Une infirmière me fait comprendre que je peux entrer, si j'en ai envie.

Foto Joris Hermans

Une odeur particulière embaume ces bâtiments: un mélange de sueurs et de bandages sales (Photo: Joris Hermans)

Je pousse doucement la porte avec mon coude et j'entre, serrant l'appareil entre mes mains. Il fait chaud. Très chaud. Une odeur forte traverse mon masque et rempli mes narines, celle de la chaire morte et de la cautérisation des incisions. Mon front perle, j'essaie de me concentrer sur mon travail et de ne pas m'évanouir.

Je tiens bon. Je photographie les docteurs, les instruments et Nicaise, qui n'est que sous anesthésie locale. Son regard semble perdu. J'essaie de m'imaginer ce qu'il ressent alors qu'il entend couper les docteurs et que de la fumée s'échappe de sa jambe. Je continue à prendre des photos. La plupart du temps, il regarde le plafond. Puis d'un coup, comme s'il m'entendait penser, tourne la tête et regarde droit vers l'objectif.

Fifty-fifty

Chaque jour, des gens meurent. Ce sont souvent des enfants. Je me dis parfois qu'il vaudrait mieux ne pas voir le jour par ici. On me réveille brusquement, c'est l'heure du première quart de nuit. J'essaie de sortir rapidement hors de mon lit sans me coincer dans ce foutu moustiquaire.

Foto Joris Hermans

Le service de maternité est plongé dans le noir. Mais quelques lumières brillent dans la salle d'accouchement (Photo: Joris Hermans)

A moitié endormi, je cherche mes vêtements et mes lunettes, les lentilles de contact ne font pas partie des options. Tongs aux pieds, j'attrape mon appareil au vol et cours vers le pick-up dont le moteur tourne depuis quelques minutes déjà. En chemin, j'apprends qu'on se rend à un accouchement, voire deux. Nous arrivons dans un service de maternité plongé dans le noir. Mais quelques lumières brillent dans la salle d'accouchement.

Foto Joris Hermans

Quelque chose ne va pas, le bébé ne respire pas. On le place sur une table et le médecin tente de le réanimer (Photo: Joris Hermans)

Une des deux femmes a déjà accouché: allongée sur une table, son bébé dort confortablement enveloppé dans un drap. Pour l'autre, tout reste à faire. La mère souffre, ce n'est pas son premier enfant et cela risque de durer encore un moment.

Alors je marche et prends quelques photos. Pas tout à fait réveillé, l'ambiance m'apparaît surréaliste. Tout à coup, quelqu'un me glisse de faire attention à proximité du sang. Ok, ça me réveille d'un coup.

Après un long moment, la seconde mère donne également naissance à son enfant. Mais quelque chose ne va pas. Pas de respiration. On allonge le bébé sur une table et le docteur commence à le réanimer. Les mouvements m'apparaissent rudes pour un petit corps si fragile. Les secondes tombent au ralenti.

Foto Joris Hermans

La mère est restée impassible durant tout ce temps, son visage se réanime à la respiration de son bébé (Photo: Joris Hermans)

Après plusieurs dizaines de secondes – était-ce plus long, je ne sais plus – le bébé respire enfin. Sa mère est restée impassible durant tout ce temps, mais son visage se réanime à la respiration de son bébé. Ici, tout le monde sait que les risques existent des deux côtés lors d'un accouchement.

Le jour suivant, je retrouve la mère et son enfant. Une infirmière me dit qu'il est faible, mais qu'il se porte un peu mieux. Plus tard dans la journée, j'apprendrai que le bébé n'a pas survécu. Je me dis que c'est peut-être mieux ainsi : qui sait quels dommages au cerveau l'épisode de la naissance aurait pu lui laisser, et ses conséquences dans cette région du monde. Heureusement, l'autre enfant se porte bien."

La série de documentaires "Missie Mosango" est accessible sur le site de la chaîne Eén.

 

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