"Les reporters aux idées originales sont ceux qui travaillent leurs 'beats'"

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Le journaliste d'investigation belge Damien Spleeters passe une année à la "Columbia Journalism School", New York. Au travers de ses colonnes, il partage régulièrement avec nous les étapes de son apprentissage.

Merci à tous pour vos réactions (surtout sur Twitter) sur ma colonne précédente sur le journalisme data. Pour ceux que ça intéresse, voici quelques idées de lecture qui ont été conseillées aux étudiants de la Columbia :

J'y évoquais aussi les quatre premières semaines de cours à la Columbia, centrées sur la photo, l'audio et les données (data). Cette période de "Boot Camp" était destinée à donner aux 200 étudiants du "Master of Science" les outils multimédias de base pour entamer le premier vrai challenge de l'année: sept semaines de classe de reportage.

Pour le premier semestre à l'école, en plus des classes d'histoire, de droit, d'éthique, de business et de journalisme d'investigation – sur lesquelles je reviendrai, le programme se divise en deux parties essentielles: le reportage et l'écriture. C'est à ces techniques de reportage que je consacre cette colonne.

The beat

Le ton a été donné dès le début, en août 2013:

"Ce que vous recevez de ce cours est directement proportionnel de ce que vous donnez. Les reporters tenaces sont chanceux.

Les reporters qui viennent avec des idées imaginatives sont toujours – toujours – ceux qui sont dehors à travailler sur leurs beats."

Le beat est l'essence du travail du reporter, cette machine que le journaliste déconstruit et explique. Il faut comprendre qui la nourrit, qui l'actionne. Il faut en connaître les rouages et les dynamiques. A la Columbia, la tradition veut que chaque étudiant reçoive un quartier de New York à couvrir. Chacun reçoit son beat: une élection, un comité de quartier, une éviction, une initiative. Et chaque semaine, il faut produire un article de 700 à 1.000 mots, avec photos si possible. Un article d'actualité, un portrait, un article d'explication revenant sur une histoire plus complexe.

Pour les 17 étudiants du Centre Stabile pour le Journalisme d'Investigation, les règles sont les mêmes: cours les lundi, jeudi, et vendredi; reportage sur le terrain les mardi et mercredi; écriture les samedi et dimanche. Un article toute les fins de semaine, suivi par une, parfois deux semaines de réécriture avec l'aide du professeur/éditeur; puis publication. Pas le temps de souffler. Tout le monde souffre.

Mais cette années, ces 17 étudiants connaissent un changement important: au lieu de couvrir un morceau géographique des cinq quartiers de New York, ils se partagent un même thème. "La pauvreté", à choisir dans cinq catégories: nourriture et faim, logement, santé, emploi, et justice. Le défi? Comprendre et expliquer comment l'administration et la population interagissent dans cette thématique aux larges implications.

Graffiti "Beats" (Photo: Duncan C/ Novembre 2006/ Flickr-CC)

Graffiti "Beats" (Photo: Duncan C/ Novembre 2006/ Flickr-CC)

A la pratique

Nous avons eu deux semaines pour nous informer, nous documenter et choisir notre beat. Ainsi que deux semaines supplémentaires pour écrire un mémo de plusieurs pages expliquant les tenants et aboutissants de notre thématique, tout en explorant des idées d'histoires à "rapporter".

Pour nous aider à intégrer les techniques de reportage tout au long du processus, les professeurs Coronel et Grueskin ont déployé une série d'exercices hebdomadaires, avec une pincée de lectures et une poignée d'invités.

Comment faire la part des choses lorsqu'il s'agit de choisir ce qu'il faut écrire ou conserver? Un bon truc pour s'exercer à la prise de notes, c'est d'écouter les TED talks. Avec des transcriptions verbatim disponibles sur le site internet, il est assez facile de se corriger et de voir les informations importantes qu'on a laissé passer.

Comment localiser et utiliser des documents publics? Des documents issus de jugements, des contributions, des déclarations, des fiches administratives: toutes les actions officielles laissent une trace, mais tout n'est pas toujours en ligne. Il faut apprendre à savoir exactement ce qu'on cherche, où l'information se trouve et qui la produit. Le tout, dans le but de pouvoir l'obtenir. Ou encore: apprendre à s'auto-éditer, interviewer, titrer, "angler" une histoire, ou quelle approche adopter avec les portes-paroles, etc.

Damien Spleeter, autoportrait à notre demande. (

Damien Spleeter (autoportrait)

Nous avons eu la chance de lire et d'écouter les conseils de James B. Stewart (comment passer du "thème " à "l'histoire"); Ben Protess, du New York Times, et Jeannette Neumann, du Wall Street Journal (comment développer ses sources sur le beat); Liz Lorente, de Fox News Latino, et Jonathan Kaufman, de Bloomberg – ex-WSJ et Boston Globe (comment couvrir des sujets très différents de nous, au point de vue culturel, ethnique, ou socio-économique); Jennifer Gonnerman, du New York Magazine (comment faire le lien entre une histoire précise et une couverture en profondeur); ou encore Amanda Michel, du Guardian et ProPublica (comment engager le lecteur dans l'histoire).

A la fin des sept semaines de cours, nous avons eu une semaine de battement pour nous concentrer sur notre "Master's Project", rencontrer et interagir avec d'autres journalistes expérimentés (comme Jon Lee Anderson, The New Yorker). Depuis deux semaines nous avons entamé un module "écriture". Il y a beaucoup de choses à dire sur le sujet. N'hésitez pas à réagir ici, poser vos questions, ou me contacter sur Twitter.