La cellule anti-corruption Polfin est morte, des pions PS s'en sont chargés

4

Avec empressement, Elio Di Rupo monte sur l'estrade prévue pour ce congrès spécial du PS convoqué en urgence par le parti. En ce mois d'octobre 2005, il n'est pas encore Premier ministre. C'est un président de parti qui s'adresse à ses troupes. Durant son speech, on aurait pu entendre une mouche voler :

"Je ne veux plus de parvenus. Je les traquerai moi-même. J'en ai marre des parvenus! Il n'y a pas de place pour les parvenus au parti socialiste."

C'est l'époque des affaires à Charleroi. Les scandales s'enchaînent autour du PS carolo, qui obligent l'homme fort du parti dans la région, Jean-Claude Van Cauwenberghe, à quitter son poste de Ministre président wallon. Fatigué, Elio Di Rupo annonce un grand nettoyage dans ses propres rangs.

Mais l'opération d’assainissement dure plus longtemps que prévu. Les parvenus et affairistes visés, souvent des politiques avec de puissants soutiens locaux, font de la résistance. Elio Di Rupo envoie un de ses meilleurs lieutenants à Charleroi: Paul Magnette. Une fois sur place, lui-même se voit contraint de composer avec le clan Van Cauwenberghe, comme l'a démontré la composition des listes électorales pour les élections communales de 2012.

La cellule "Polfin"

Du côté de la police, c'est aux enquêteurs de l'Office central pour la répression de la corruption (OCRC) de la police fédérale judiciaire que revient la mission de creuser les affaires de fraude touchant La Carolorégienne et les dossiers connexes. Soutenus par la juge d'instruction France Baeckeland, depuis lors juge à la Cour d'appel de Liège, et Christian De Valkeneer, procureur de Charleroi et désormais procureur général de Liège.

Après négociation entre les hautes sphères de la police fédérale et la magistrature, une cellule d'enquête spéciale est créée en 2009, composée essentiellement d'enquêteurs détachés de l'OCRC. Le grand patron ad interim de la police fédérale de l'époque, Paul Van Thielen, donne son accord à condition que l'opération ne coûte en rien plus cher à ses services. Cette cellule spéciale émigre vers Jumet, un des arrondissements de Charleroi.

Ayant pour mission de se concentrer sur les aspects politiques et financiers de ces affaires, la cellule prend le nom de "Polfin". Dotée de 30 collaborateurs, elle avance vite. En 2011, le député-bourgmestre Patrick Moriau de Chapelle-Lez-Herlaimont est inculpé pour corruption passive dans le dossier "Citadelle – Citta Verde": il aurait joué le rôle de lobbyiste pour le compte du promoteur immobilier italien "Gruppo Moro", ayant de douteux actionnaires au Grand-duché de Luxembourg et les Iles Vierges britanniques. Le groupe italien ambitionnait de construire un énorme centre commercial dans la commune de Farciennes. Peut-être un coup de main pour service rendu, après que Gruppo Moro ait investi dans un festival musical de la commune.

La cellule a appuyé là où ça allait faire mal: pas de petits joueurs, mais bien des collaborateurs directs d'Elio Di Rupo

Si on remonte dans les années 1980, lorsque Patrick Moriau occupait le siège de secrétaire général du PS, on note qu'il avait été impliqué dans l'affaire Agusta-Dassault. Après une procédure sans fin, il avait finalement été reconnu coupable en 2007 de faux en écriture et usage de faux, sans pour autant être condamné. Même chose pour l'affaire Citta Verde, dans laquelle il n'a jamais été condamné. Patrick Moriau est décédé l'été 2013.

En 2013 toujours, le célèbre metteur en scène belge Franco Dragone a été suspecté de fraude fiscale, blanchiment d'argent, travail au noir et de fraude aux subsides. Son entreprise "Franco Dragone Entertainment Group" basée à La Louvière ne paierait pratiquement aucun impôt dans notre pays. Les bénéfices générés par ses spectacles partiraient dormir aux Iles Vierges, au Luxembourg et en Hongrie. Une enquête judiciaire est en cours.

Efficacité et grosses prises

Lorsque Edmée de Groeve, pion stratégique du PS et intime d'Elio Di Rupo, entre dans le viseur de la cellule Polfin, on passe à l'échelon supérieur. Cette flamande d'origine enchaîne les mandants d'importance à la tête de grandes entreprises: Brussels South Charleroi Airport (BSCA), la SNCB et la Loterie Nationale. Un piedestal qu'elle doit quitter lorsqu'il apparaît qu'elle a fait usage de faux, détournement et abus de biens sociaux. En juin 2013, elle est condamnée à 15 mois de prison avec sursis.

Avec cette étrange enquête interne, voilà la cellule bloquée, déstabilisée et mise hors-circuit par divers pions socialistes

Par De Groeve, les enquêteurs pénètrent dans l'antre de Didier Bellens, le grand patron de Belgacom, lui aussi de couleur socialiste. Un immeuble appartenant à la société Connectimmo, filiale à 100% de Belgacom ayant pour mission de gérer les biens immobiliers du groupe, a été vendu à un prix étrangement bas à la "Xelis Siva", une société aux mains d'Edmée De Groeve. Ce qui a valu une inculpation de corruption passive pour le CEO de Belgacom.

Dans le cadre de son enquête sur De Groeve, la cellule Polfin réalise une perquisition à la maison communale de Mons, bastion d'Elio Di Rupo. Il en ressort que le secrétaire communal Pierre Urbain, un autre proche de Di Rupo, a opéré d'étranges investissements financiers via une série de sociétés panaméennes et luxembourgeoises, en collaboration avec une organisation américaine en lien avec un grand cartel de la drogue mexicain. Suspendu, Pierre Urbain a démissionné et est inculpé pour participation à une organisation criminelle, infraction à la législation bancaire et abus de confiance.

On le voit: la cellule de Jumet a appuyé là où ça allait faire mal. Dans ces dossiers, il n'est plus question de petites joueurs dans l'entourage de Jean-Claude Van Cauwenberghe, mais bien de collaborateurs directs d'Elio Di Rupo qui agissent à une échelle internationale. Dans de nombreux cas, on note que le Premier ministre y a plus d'implication qu'il n'aimerait l'admettre.

Edmée De Groeve entourée de Toon coolpaert et Jean-Claude Fontinoy (Photo: Francois Walschaerts/ Reporters)

Edmée De Groeve entourée de Toon Coolpaert et Jean-Claude Fontinoy (Photo: Francois Walschaerts/ Reporters)

Premiers ennuis

Un parcours sans encombres pour la cellule Polfin? Pas tout en fait. En cours de route, ses enquêteurs découvrent qu'ils font eux-mêmes l'objet d'une enquête. En juin 2011, peu après la mise en accusation de Didier Bellens (coïncidence ou non), la police fédérale bloque le paiement des frais de déplacement et de repas de la cellule Polfin. Durant plusieurs années, ils ont rempli un mauvais formulaire de remboursement: le F007 à la place du F021. On pourrait penser que c'est là, un simple souci administratif car pendant tout ce temps, le remboursement des frais se faisait suivant l'approbation de la hiérarchie de la police fédérale.

Le chef de la Polfin: 'Ce dossier est un coup dans l'eau. Il est juste là pour nous mettre la pression'

Mais ce qui n'était au départ qu'une simple remarque d'Alwin Lox, chef du personnel de la police fédérale, se transforme en enquête disciplinaire à la demande de Valère De Cloet, le directeur général ad interim de la police judiciaire fédérale. Parti depuis à la retraite, cet ancien membre du Comité P est clairement étiqueté PS. Cette enquête disciplinaire devient une enquête judiciaire, et sans l'avouer, elle vise les 34 membres de la cellule Polfin. Le tout, avec la bénédiction de Claude Michaux, procureur général de Mons à l'époque, également aux couleurs socialistes.

De par la nature de l'enquête, les suspects n'ont pas accès au dossier, ne peuvent se défendre et n'obtiennent pas de soutien juridique de la la part de leur employeur. Sans oublier que l'enquête n'est pas menée par un juge d'instruction, comme le veut l'usage, mais par le président du tribunal de première instance de Charleroi, Jean-Paul Raynal, lui aussi proche PS. C'est Raynal lui-même qui pris cette décision: "De par le caractère sensible du dossier".

En résumé, voilà l'équipe anti-corruption bloquée, déstabilisée, pointée du doigt et mise hors-circuit par divers pions socialistes.

Triste fin

Le Comité P (organe de contrôle externe de la police) et l'Inspection spéciale des impôts (Isi) sont saisis. Tous les membres de Polfin sont interrogés et doivent s'expliquer du remboursement de très petites sommes d'argent. On sais désormais qu'on les soupçonnait à l'époque d'extorsion de fonds; une accusation pouvant mener à un licenciement.

Les enquêteurs visés par cette procédure se sentent comme embarqués dans un absurde roman de Kafka. Durant les interrogatoires, l'un d'eux s'explique:

"J'ai l'impression qu'on m'accuse ici de meurtre, alors que je me trouvais à 2.000 kilomètres de là. Et que depuis le début de l'enquête, j'ai dans la main la preuve de mon billet d'avion, le témoignage du patron de mon hôtel sur place et mes photos de vacances.

J'ai l'impression que cette procédure vise expressément les enquêteurs de la Polfin afin de nous emmerder et de nous salir."

Comme on pouvait s'y attendre, l'enquête n'a rien donné. Le Comité P a bien relevé des anomalies, mais pas d'abus. Hugues Tasiaux, chef de Polfin :

"Ce dossier est un coup dans l'eau. Il est juste là pour nous mettre la pression."

Le nouveau procureur de Charleroi, Pierre Magnien, n'a pas d'autre choix que de présenter une demande d'acquittement pour les enquêteurs de la cellule en juin 2013.

Malgré cette réhabilitation, le mal semble être fait: fin 2012, une nouvelle réunion des chefs de la police et de la magistrature conclut à la fermeture de la Polfin. Même si tous les enquêteurs de la cellule devaient être rentrés sur Bruxelles pour le 1er décembre, certains ont eu la possibilité de poursuivre le travail un moment encore à Jumet ou à Mons.

Alain Luyck, le très respecté chef de l'OCRC, a quitté son service pour cause de dépression. De nombreux autres enquêteurs sont tombés en burn-out, en arrêt maladie ou ont émigré vers d'autres services dégoûtés, démotivés. Des 30 membres du début, la cellule n'en comprend plus aujourd'hui que la moitié. Avec toutes les conséquences que cela implique pour les enquêtes en cours.

Lees dit artikel in het Frans