Tolstoï & Cie, de vrais précurseurs de la décroissance?

14 oktober 2013 Pierre Jassogne
Tolstoï wikimedia

Un éditeur qui se place dans une perspective de critique documentée, et résolument "dyschronique", en misant sur l’histoire et sur les classiques littéraires pour analyser les logiques contemporaines de la société. C’est dans ce cadre que depuis le mois de mars 2013, la maison d’édition a lancé une nouvelle collection, intitulée "Les précurseurs de la décroissance" dans laquelle on retrouve différents auteurs, sortis des limbes de l’histoire littéraire pour éclairer nos consciences.

Donner une consistance historique et philosophique à ce mouvement né au début des années 2000 alors qu'il appartient à une tradition beaucoup plus ancienne, vaste et profonde. Si la collection est née voici quelques mois, l’idée remonte à quelques années déjà, lors de la parution d’un texte de William Morris, "Comment nous pourrions vivre", préfacé par Serge Latouche, l'actuel directeur de la collection. Frédérique Giacomoni, des éditions Le Passager Clandestin:

La découverte de ce texte lui a donné l’idée de construire une sorte d’encyclopédie de poche, qui réunirait tous les penseurs de la décroissance avant même l’invention du mot, afin de mettre au jour un répertoire commun de pratiques et de références vieilles comme l’humanité. À travers la présentation de quelques grandes figures de la pensée humaine et de leurs écrits, cette collection fait donc émerger une histoire des idées susceptibles d’étayer et d’enrichir la pensée de la décroissance, et montre que le concept de décroissance est très éloigné de la représentation qu’on cherche parfois à en donner: un tissus d’élucubrations de quelques arriérés sectaires désireux d’en 'revenir à la bougie'…

Serge Latouche lors d'une conférence en Italie (Photo: rei-san/ Décembre 2010/ Flickr-CC)
Serge Latouche lors d'une conférence en Italie (Photo: rei-san/ Décembre 2010/ Flickr-CC)

D'Epicure en 2013

Dans cette collection littéraire, on y retrouve Epicure, Lanza del Vasto, Fourier ou Jacques Ellul qui écrivait déjà en 1983: "Nous voici donc à la croissance zéro, en catastrophe". Trente ans plus tard, on commence seulement à se convaincre comme lui que si "ce phénomène social était dirigé, maîtrisé", on aurait pu, et on pourrait, éviter ses conséquences néfastes. Dans les prochains ouvrages de la collection, c’est Tolstoï et Giono que l’on pourra découvrir comme des chantres de la décroissance avant l’heure. Objectif affiché: revenir sur les sources proches ou lointaines du projet de construction d’une société d’abondance frugale.

Donc certains sont des pionniers des temps modernes, comme Ellul, engagés déjà dans la critique de la société de croissance; d’autres sont "de grands ancêtres", comme Epicure, dont la conception du bonheur, liée à un idéal de frugalité, se retrouve dans la philosophie et l’éthique du projet décroissant. Au XIXe siècle, un autre - Fourier - a été totalement visionnaire sur les effets et les impasses du capitalisme industriel naissant. Il dénonçait déjà la surproduction et le gaspillage. Il proposait d’autres formes d’associations, des solutions inédites de vie collective. Il disait qu’il fallait retrouver une autonomie et une rationalité des circuits de production et de consommation, des idées chères aux décroissants du XXIe siècle.

Regard contemporain

Les auteurs de cette collection ont donc été retenus pour leur faculté à dénoncer très en avance des problèmes qui sont les nôtres aujourd’hui. Il ne s’agit pas tant de plagiat par anticipation, mais plutôt d’une clairvoyance qui n’a pas encore été audible, ni même n’a encore retenu l’attention.

'Il ne s’agit pas tant de plagiat par anticipation, mais plutôt d’une clairvoyance qui n’a pas encore été audible'

Tout se passe comme si des propositions humaines de société ont été, collectivement, écartées systématiquement parce qu’elles semblaient "frappées au coin du bon sens". On les a regardées, collectivement, comme étant contraires au sens de l’histoire, or il nous semble que précisément que le sens de l’histoire est aujourd’hui d’y prêter la plus grande attention.

Pour reprendre une idée chère à Pierre Bayard, ce qui nous intéresse, c’est de voir comment on lit, aujourd’hui, ces textes à la lumière de ce qui s’est passé depuis. Il ne s’agit pas de considérer qu’Epicure a plagié Serge Latouche ou Vincent Liégey (pas plus que le contraire, d’ailleurs), mais la manière dont le monde a évolué fait que nous lisons aujourd'hui différemment une phrase comme:

Laisse-les donc suer le sang et s’épuiser dans leurs vaines luttes sur l’étroit chemin de l’ambition; puisqu’ils n’ont de goût que par la bouche d’autrui, et règlent leurs préférences sur les opinions reçues plus que sur leurs propres sensations. (Cette phrase est attribuée à Lucrèce, et date du Ier s. av. J.-C.)

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