"Tout ne va pas nécessairement mal": ma première leçon de journalisme à la Columbia

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Damien Spleeters est journaliste d'investigation indépendant. Collaborateur d'Apache.be, nous avions pris le temps de discuter juste avant son départ pour New York et la "Columbia Journalism school": une parenthèse d'un an dans sa vie professionnelle pour approfondir et diversifier son approche du métier. Dans l'interview née de cette rencontre, il expliquait sa vision de la pratique journalistique, les réalités du journaliste indépendant en 2013. Voulant poursuivre cet exercice réflexif, nous avons demandé à Damien de nous faire régulièrement parvenir un condensé de son apprentissage américain. En voici la première étape.

"Etre un fils de pute extrêmement poli": c'est avec cet objectif en tête que je prenais l'avion, fin juillet 2013, pour New York City. Et c'est à peu près ce que j'ai dit à William Grueskin la première fois que je l'ai rencontré. Grueskin a été éditeur de la Une du Wall Street Journal. Aujourd'hui, il enseigne le journalisme a la Columbia University.

J'allais devoir apprendre à être un bon être humain avant d'apprendre à être un bon journaliste

Au premier jour de classe, il nous envoyait en rue interviewer trois inconnus et revenir en classe pour écrire un article en moins d'une heure. À la fin de la journée, il nous a demandé, un par un, le titre du dernier livre lu, le contenu de notre frigo, et pourquoi on était ici. Je n'ai pas réfléchi longtemps. Je savais pourquoi j'avais fait les choix que j'avais fait, pourquoi j'avais décidé de vivre dix mois loin de ma femme et de mon fils, pourquoi j'avais travaillé dur pour obtenir les fonds nécessaires. Je voulais être un bon fils de pute. Il ne m'a pas fallu longtemps pour me rendre compte que j'étais con.

Journaliste cliché

Deux mois que je suis ici, perché entre deux eaux dans un appartement à Harlem que je partage avec deux vétérans (Irak et Afghanistan). En deux mois, beaucoup de choses ont changé. Je ne sais plus pianoter mon clavier azerty, mais pas que ça. Quand Sylvain Malcorps m'a proposé d'écrire une colonne régulière pour Apache.be sur mon expérience ici, je voulais éviter le cliché, la naïveté, l’évident. Pas facile de ne pas être soi-même. Je suis un jeune journaliste cliché, quelque part: je débarque à New York avec mes trois ans d'expérience, convaincu d'avoir déjà tout vu.

Alors tentons de donner du sens, ensemble – pour ceux qui veulent, à une expérience qui se déroule à cet instant même; à un journalisme qui se construit avec toutes ses erreurs.

Logo de la Columbia Journalism School

Logo de l'établissement scolaire

Leçon première: "All is not Wrong"

Après un cours intensif d'un mois en multimédia sur lequel je reviendrai, mes seize collègues du "Toni Stabile Center" et moi allions devoir couvrir la pauvreté à New York City pendant sept semaines, au rythme d'une histoire par semaine. Le thème, aussi vague qu'inextinguible en cette année électorale, est divisé en cinq sujets: emploi, faim, logement, justice, santé. Chaque sujet requiert ensuite une approche plus spécifique. Mes collègues couvrent les évictions disputées dans les tribunaux New Yorkais, les banques alimentaires, les syndicats des travailleurs fast-food, l'arrivée de l'Obamacare. J'ai choisi de couvrir les problèmes de logement pour les plus pauvres séropositifs ou atteints du SIDA.

Pourquoi? Enterrée dans un article du New York Times concernant le démocrate Bill de Blasio, le favori dans la course à la mairie, une ligne mentionnait l'absence de plafond pour les loyers de certains malades. Ils sont 10.000 à vivre ici avec le SIDA et 12 dollars par jour parce qu'une loi n'est jamais passée. Je me suis dit qu'il y avait matière.

Damien Spleeter, autoportrait à notre demande. (

Damien Spleeter (autoportrait)

Convaincu que l'actuelle administration Bloomberg voulait économiser ses centimes sur le dos des malades, je me suis mis à lire des centaines de pages de rapports, de communiqués de presse, d'études. Après trois semaines, je pondais un plan d'une dizaine de pages détaillant mon approche, ma stratégie, les enquêtes que j'allais pouvoir produire. Mais j'étais à côté de la plaque, et il m'a fallu trois versions pour comprendre. "All is not Wrong", "tout ne va pas nécessairement mal" m'a dit Sheila Coronel, un autre de mes professeurs.

C'était ma petite épiphanie. La première. Ça m'a mis sur la voie. Avant de produire des investigations, j'allais devoir raconter des histoires. Raconter le complexe et le réel. Ecrire et ré-écrire sans cesse. Polir, sans sertir. Rester propre, rester droit, frais, concentré, jamais satisfait. J'allais devoir marcher beaucoup, et écouter beaucoup. J'allais devoir apprendre à être un bon être humain avant d'apprendre à être un bon journaliste.