On ne sauvera pas l'urbanisme bruxellois sur le temps d'un mandat

1

Le mouvement "PicNic the Streets", initié par le philosophe bruxellois Philippe Van Parijs, n’est pas (tout à fait) mort. Dimanche 15 septembre 2013, 200 personnes se sont rassemblées sur la place Fernand Cocq à Ixelles (Bruxelles) pour pique-niquer. Leur but? Conscientiser les habitants de la commune et les décideurs à la nécessaire décongestion de l’espace public.

Trois sujets principaux ont incité ces Ixellois à déposer leur nappe sur le bitume: l’opposition de la majorité communale à la transformation du bus 71 en un tram, le réaménagement du Boulevard Général Jacques - également contesté par la commune d’Ixelles - et la préservation d’espaces verts sur le campus de La Plaine, menacée par un projet immobilier.

Des débats purement ixellois? Non. Car d'un point de vue urbanistique, les nombreuses confrontations entre le niveau de pouvoir régional et communal empêchent - à tort ou à raison - certains projets d'avancer. Et les habitants des 19 communes de la Région Bruxelles-Capitale sont les premiers à en pâtir.

Carte des 19 communes de la Région Bruxelles-Capitale (Photo:  Bruxelles.irisnet)

Carte des 19 communes de la Région Bruxelles-Capitale (Photo: Bruxelles.irisnet)

Une ville, des visions multiples

Mathieu Van Criekingen, géographe à l’ULB, rappelle dans son texte "Qui fait la ville?":

"Un transfert significatif de compétences en matière d'urbanisme et d'aménagement du territoire depuis le gouvernement central vers le gouvernement régional [s’est opéré lors de] la création des institutions régionales bruxelloises en 1989."

Mais cette nouvelle répartition des compétences n’a pas donné au pouvoir régional toutes les compétences nécessaires en la matière souligne le géographe; "loin s'en faut". Ainsi, certains chantiers de grande envergure tels "le réaménagement des sites du Heysel, de Schaerbeek-Formation ou de Tour et Taxis" impliquent "un grand nombre de propriétaires, petits ou grands, privés ou publics: Régie des Bâtiments, Infrabel, Régies communales, ...". Pas facile de mener de réelles politiques avec autant d’acteurs autour de la table.

Geoffroy Coomans, échevin de l’urbanisme à la Ville de Bruxelles, en fait l’expérience au quotidien:

"Je surnomme ces projets des 'Monstres du Loch Ness': cela fait des années qu’ils ne bougent pas."

Le géographe, lui, voit dans cette "émergence de nouveaux acteurs de la fabrique de la ville" une "tendance lourde, non spécifique à Bruxelles, à la segmentation des outils opérationnels d’aménagement urbain". D’autant que de nouveaux acteurs ont récemment pris place dans le débat: les habitants de Bruxelles.Plébiscitée par les décideurs pour légitimer leurs projets urbanistiques, la participation citoyenne connaît ainsi un essor considérable. Enquêtes publiques, procédures de concertation: tous les moyens sont bons pour donner aux citoyens l’illusion d’avoir leur mot à dire dans le "faire la ville".

Mais comme dénoncé par Inter-Environnement Bruxelles dans le texte "Participation, piège à con":

"Les processus de participation citoyenne sont bien souvent des simulacres. [...] Les ‘spectacles participations’ tels que mis en place par les pouvoirs publics […] s’inscrivent dans la perspective de la 'demande raisonnable'.

C’est-à-dire celle qui peut être entendue, qui rentre dans ce que les organisateurs avaient fixé comme balises. Le 'bon citoyen' doit intégrer les contraintes fixées par l’administration, les investisseurs."

De quoi décourager les pique-niqueurs urbains à organiser de prochaines manifestations.

Fusion et cohérence

Face aux lenteurs occasionnées par le fractionnement décisionnel en matière urbanistique, d’aucuns agitent régulièrement l’épouvantail de la fusion des 19 communes de Bruxelles. Dans une interview donnée en 2012, le politique Dave Sinardet plaidait pour ce type d’organisation:

"Les communes bruxelloises ont trop de compétences. Quand on regarde Anvers ou Gand, on voit qu’une organisation plus globale d’une grande ville donne de meilleurs résultats."

L’Atelier de recherche et d’action urbaine (ARAU) milite lui aussi depuis sa création en 1969 pour "plus d’efficacité et de démocratie à l’intérieur même du territoire régional". Le thème de son école urbaine organisée en 2011 était d’ailleurs la bonne gouvernance:

"Le citoyen constate hélas tous les jours par l'expérience des trottoirs que les responsabilités sont dispersées. Le pire ennemi de Bruxelles n'est-il pas cette mal-organisation interne, héritée d'une stratification administrative qui n'a jamais été dépoussiérée depuis le temps où 18 villages entouraient une petite ville?"

A Bruxelles, nous n’avons pas eu d’Haussmann pour uniformiser nos boulevards

Le journaliste français Jean Quatremer abondait également en ce sens dans son article polémique "Bruxelles, pas belle":

"Bruxelles est une illusion. Bruxelles, ce sont en fait 19 communes largement autonomes entre elles et par rapport à la Région [...] Cela explique l’absence d’unité du mobilier urbain, entre les modèles de poubelles ou de lampadaires par exemple."

Sur ce terrain-là également, on retrouve le philosophe Philippe Van Parijs. En février 2013, il plaidait ainsi pour une nouvelle organisation de la Région bruxelloise:

"[Il faut] songer à organiser Bruxelles comme d’autres capitales, Paris, Berlin et Vienne, par exemple. Le cas de Vienne est le plus pertinent pour nous: une ville-capitale d’un Etat fédéral, [...] une seule commune, 22 districts [...], dont la population varie de 17 000 à 177 000 habitants.

L’essentiel des compétences et des moyens financiers se situent au niveau de la Ville."

Mais pour le géographe Mathieu Van Criekingen, la multitude de niveaux décisionnels n’est pas le seul problème de notre capitale:

"Heureusement que les villes ne sont pas dirigées par une seule personne! La cohérence urbanistique d’une ville comme Paris n’est pas uniquement liée à sa gestion, mais surtout à son histoire: à Bruxelles, nous n’avons pas eu d’Haussmann pour uniformiser nos boulevards."

Selon lui, les fortes différences urbanistiques entre certaines communes bruxelloises sont davantage liées aux disparités sociales: "Il y a beaucoup plus de choses qui unissent les bourgmestres des 19 communes que de choses qui les divisent. Mais ils influent chacun sur un espace social différent".

Des grues, Bruxelles (Photo: Solange De Mesmaeker)

Des grues sous le ciel de Bruxelles (Photo: Solange De Mesmaeker)

Le temps (du) politique

On le voit, l’organisation actuelle de l’aménagement urbanistique à Bruxelles pose question. N’y a-t-il pas une perversion initiale dans le temps imparti aux 19 échevins pour mettre en place leur vision de la ville? Geoffroy Coomans:

"L’urbanisme est un domaine particulier en termes de temps. La durée moyenne de mise en œuvre d’un projet urbanistique dépasse de loin la durée d’un mandat de 6 ans. Je vais ainsi être amené à inaugurer les projets de mon prédécesseur."

Pas sûr que l’échevin aura le temps de mettre en place l’une de ses utopies pour Bruxelles, comme l’installation d’un Musée Guggenheim à la Bourse. Mais au-delà du laps de temps réduit pour le développement de projets, ces changements récurrents à la tête des communes n’ont-ils pas un effet négatif sur leur gestion? Dans une note sur l’organisation des compétences entre Région et communes à Bruxelles, le juriste Nicolas Lagasse évoque "l’idée reçue" selon laquelle les 19 communes seraient plus dispendieuses que les autres communes belges:

"Une analyse chiffrée comparant les grandes villes démontre que les communes bruxelloises ne sont pas plus dispendieuses que les autres communes belges urbaines, surtout compte tenu du fait que ces dernières peuvent se décharger d'une partie de leurs compétences sur les provinces ou de plus nombreuses intercommunales."

Si le budget des communes n’explose pas, les différentes perspectives des mandataires se succédant à l’échevinat de l'urbanisme ne posent-elles pas problème, par exemple en amenant à déconstruire ce qui a été fait par l’échevin précédent? Le géographe Mathieu Van Criekingen ne le pense pas:

"A Bruxelles, les politiques servent tous plus ou moins la même soupe. Il n’y a pas réel radicalisme, que ce soit à gauche ou à droite.

De plus, les pouvoirs communal et régional sont historiquement imbriqués, les mandataires passant de l’un à l’autre au gré des urnes."

Améliorer la gestion urbanistique bruxelloise dépasse donc de loin le simple cadre institutionnel. Une réflexion de grande envergure sur le dessein de Bruxelles, passant par une véritable participation des habitants de la ville, gagnerait à être mise en place. Multidisciplinaire, elle devra permettre "d’introduire la rigueur dans l’invention et la connaissance dans l’utopie", comme le proposait déjà en 1968 Henri Lefebvre dans son ouvrage "Le Droit à la ville".