Revente en douce de la très polluante cokerie de Seraing: l'emploi ou la santé?

0

Une ombre noire se dessine en bord de Meuse, au coucher de soleil. C’est la cokerie hors normes de Seraing, l’installation la plus polluante de tout le bassin sidérurgique liégeois et qui serait en passe d’être revendue en douce. Depuis des années, il est établi que la petite usine ne respecte aucune des injonctions européennes en matière de protection de l’environnement. Et Arcelor Mittal, son propriétaire actuel, le sait.

Het Luikse ArcelorMittal schrapt op 13 oktober vorig jaar 600 banen. Anonymous hackt prompt de website. (Foto Eric Herchaft - Reporters)

Manifestation de travailleurs d'ArcelorMittal devant le siège du groupe, 2011 (Photo: Eric Herchaft/ Reporters)

Le géant de l’acier admettrait même qu’il n’est pas en mesure de se conformer aux normes. Mais rien ne change, malgré les rapports accablants. Comme celui établi par l’Agence wallonne de l’air et du climat (Awac), en novembre 2012: le document en question souligne "le caractère hautement toxique" des émissions de gaz qui se dégagent de la cokerie. Le même rappel à l’ordre stipule si besoin en est que ces polluants sont "cancérigènes".

L'emploi ou la santé

La Belgique connaît-elle, là, sa version d’une polémique que l’Italie du Sud nomme "l’emploi ou la santé"? Dans les Pouilles, à Taranto, la justice a ordonné - sans succès - la fermeture de l’usine Ilva, la première d’Europe. Comme à Liège, cette fabrique insuffisamment modernisée est localisée en plein cœur de ville. (Zoomez sur la carte pour observer son emplacement)

Des études commandées par des magistrats sans peur ont établi que les cancers et d’autres pathologies lourdes augmentaient à mesure qu’on s’approchait des installations sidérurgiques, parmi lesquelles une des dernières cokeries européennes encore en service. Des victimes de l’acier sont clairement identifiées.

A Liège, on n’en est pas là. Il n’existerait pas d’étude scientifique établissant un lien irréfutable entre la pollution qui pique au nez et des troubles de la santé. Pas encore? "Pas nécessaire", disent divers spécialistes de la question, sous le couvert de l’anonymat. Tout le monde sait que la cokerie, par exemple, est obsolète et terriblement polluante. Même là où des rénovations ont été entreprises par le groupe Mittal, la norme fixée par le permis d’environnement délivré en 1992 et confirmé en 2009 (sur la base de directives européennes) ne serait respectée que "pendant environ 35% du temps". C’est dire l’ampleur des poussières et des gaz nauséabonds qui se dégageraient de la cokerie.

Tractations

Pas besoin d'étude pour la cokerie de Seraing: tout le monde sait qu'elle est obsolète et terriblement polluante

Mais voilà que le gouvernement wallon (PS-Ecolo-CDH) est confronté à un fameux dilemme. Depuis janvier 2013 et la décision annoncée par Arcelor Mittal de se désengager de toute activité sidérurgique à Liège, seule la fameuse cokerie fait l’objet d’une offre de rachat. Le groupe américain Oxbow Carbon est notamment sur les rangs. Son projet "Fireplace" permettrait de sauvegarder 250 postes parmi les quelque 1.300 emplois directs qui sont menacés.

Mais que faire? Accepter l’offre et soulager l’ardoise sociale? En coulisses, un bras de fer oppose actuellement le gouvernement wallon aux anciens et nouveaux (?) propriétaires de la cokerie. Ceux-ci se sont vus signifier par le ministre écologiste de l’Environnement, Philippe Henry, que la mise en conformité de la cokerie devait être réalisée pour 2016. Il y a deux mois, fin juin, Oxbow a présenté à l’administration wallonne une stratégie en ce sens, mais le groupe américain souhaite au passage une prolongation du permis d’exploitation jusqu’en 2042. Sauf revirement, cette autorisation expirerait en 2022. On aura compris la portée du piège.

A ce jour, les investissements opérés par Arcelor Mittal ont été nettement insuffisants pour s’approcher un tout petit peu du respect des normes. Dans le contexte déprimé du marché de l’acier et étant donné les retards concédés dans la modernisation de la cokerie de Seraing (comme à Taranto), comment imaginer que les travaux promis pourront rapidement assainir le ciel liégeois?