Dans le Bruxelles des espions, cinquante années d'opérations secrètes

12 augustus 2013 Peter Blasic
De longues vestes (Photo: Jeremy Richardson/ Septembre 2004/ Flickr-CC)
De longues vestes (Photo: Jeremy Richardson/ Septembre 2004/ Flickr-CC)

Le récent scandale de l'espionnage présumé des institutions européennes par les États-Unis s'inscrit d'ailleurs dans une longue tradition d'opérations de renseignement à Bruxelles. La guerre froide et l'éclatement du bloc de l'Est avaient attiré de nombreux espions vers la capitale belge. Des décennies plus tard, la présence des institutions européennes et de l'OTAN sur le sol bruxellois agit encore tel un aimant puissant sur les services secrets du monde entier.

Lors d'une récente enquête s'intéressant à présence d'espions à Anvers durant la guerre froide pour MO magazine, le journaliste Kristof Clerix a pu consulter des documents provenant de divers services secrets d'Europe de l'Est. La confidentialité de ces documents étant tombée, il a pu constater comment Bruxelles est devenue la plaque tournante de l'espionnage mondial depuis la seconde partie du 20eme siècle.

De longues vestes (Photo: Jeremy Richardson/ Septembre 2004/ Flickr-CC)
De longues vestes (Photo: Jeremy Richardson/ Septembre 2004/ Flickr-CC)

Bons baisers à l'OTAN

Ses lectures lui ont appris que des espions, des agents doubles et agents provocateurs tchèques, roumains, bulgares et allemands arpentent sans cesse les rues bruxelloises depuis les années 1970. Ils ont notamment surveillé de près des journalistes du Standaard et du Knack, ainsi que des politiques comme le bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielemans. Ces documents permettent de se rendre compte de l'étonnant déroulement de certaines opérations d'espionnage. Comme celle de trois agents de l'ex-RDA.

Bien avant l'existence de l'e-mail et du sms, la séduction était l'une des techniques d'espionnage les plus prisées. C'est ainsi que ces trois agents se sont retrouvés à lier des liens très personnels avec trois collaboratrices de l'OTAN, l'un d'entre eux ayant pour couverture une activité de fleuriste au centre de Bruxelles. Lorsque l'organisation internationale découvrit qu'une de ses employées laissait filer des documents confidentiels, le fleuriste s'évapora dans la nature laissant sa compagne seule s'expliquer de ses actes.

Les deux autres agents secret opéraient pour la Stasi: l'un, en tant qu'assistant, avait charmé le directeur des opérations du Conseil de l'Atlantique Nord, tandis que l'autre "s'amourachait" d'une dactylo belge de l'OTAN jusqu'à en devenir son assistant.

Aire d'autoroute

Lors d'un Conseil européen en 2003, des dispositifs d'écoute dissimulés dans les cabines de traduction ont été découverts

Les États socialistes proches de la RDA ont eux aussi joué quelques belles cartes. En 1978, l'attaché militaire bulgare Pavel Scherwenkov a posé ses sacs dans l'ambassade de son pays à Bruxelles durant quatre ans. Bien des années plus tard, il a avoué à des journalistes que sa réelle mission avait alors été de trouver des informations concernant l'installation d'un système de missiles à la frontière avec le bloc de l'Est. Kristof Clerix a également découvert que des agents secrets d'Europe de l'Est utilisaient des boîtes aux lettres placées sur une aire d'autoroute le long de l'E40 afin d'échanger des informations confidentielles. Et des exemples similaires, il y en a encore beaucoup d'autres.

Comme le cas d'Eugène Michiels, arrêté par les autorités belges en 1983 alors qu'il travaillait pour le ministère des Affaires étrangères. On l'a estimé coupable d'espionnage technologique pour le compte de la Russie, quatre diplomates roumains et un soviétique se sont d'ailleurs fait expulser du pays dans la foulée de cette affaire.

Ou celui de l'officier français Pierre-Henri Bunel condamné en 2001 pour avoir distillé des informations militaires vers Belgrade, parmi lesquelles des plans de bombardements de la Serbie par l'OTAN durant la guerre civile en Yougoslavie. La même année, un rapport d'étude du Parlement européen faisait grand bruit: il révélait l'existence d'Echelon, un système d'espionnage d'envergure mondiale organisé par les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Etabli dans les années 1960, le système Echelon devait d'abord intercepter les communications radio, avant d'investir dans des satellites espions et de sonder les câbles de communication sous-marins.

En 2003, lors d'un Conseil européen, des dispositifs d'écoute dissimulés dans les cabines de traduction et pouvant être activés à distance ont été découverts. Les discussions des délégations allemande, française, britannique et espagnole ont pu être écoutées. Et même si les autorités belges soupçonnent les Etats-Unis ou Israël, elles n'ont jamais pu confirmer l'identité des responsables de cette opération.

Cinq ans plus tard, c'était au tour d'un haut fonctionnaire du ministère estonien de la Défense, Herman Simm, d'être condamné à plus de douze ans de prison pour espionnage. Ce conseiller en sécurité de l'UE et l'OTAN collaborait en secret avec la Russie, ce qui entraîna l'expulsion de deux diplomates russes hors du pays.

Grande activité

Les activités d'espionnage se déroulent même au plus haut niveau européen. Une équipe de chercheurs américains a découvert en 2011 que les échanges d' emails du président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, ainsi que ceux d'une douzaine d'autres hauts fonctionnaires européens avaient été piratés par des hackers chinois.

Robin Libert, chef du département "analyse" de la Sûreté de l'État belge, confirme que les espions sont très actifs chez nous:

Le grand public pense que l'espionnage classique n'existe plus. Alors que la seule différence avec l'époque de la guerre froide, c'est uniquement la perception du public.

Marc Kuipers, chef adjoint du service néerlandais de sécurité et de renseignement général, partage le même avis. Selon lui, les Pays-Bas représentent un terrain de jeu facile et attrayant pour les espions car le gouvernement et les entreprises ne réalisent pas qu'ils détiennent des informations précieuses. La tâche est donc facilitée:

Nous sommes plus que jamais espionnés. Et ce sont les Russes qui collectent le plus d'informations.

(Cartoon EFF)
(Dessin EFF)

Pour Kuipers, il faut être très attentif à ce qui se passe dans les niveaux "inférieurs" de notre organisation sociale; au sein des entreprises, des communes ou des partenariats. Beaucoup de ces niveaux sont surveillés, et c'est là que vont puiser les espions afin de créer de fausses identités par exemple. Ici, le rendement est bien plus élevé au regard des risques pris.

Chine

Mais à l'échelle mondiale – en tout cas du point de vue économique – c'est la Chine qui vole en tête dans le classement des nations les plus indiscrètes, notamment en développant un espionnage économique par le biais de la cybercriminalité. Selon un rapport annuel du Pentagone américain:

En matière d'espionnage économique, les Chinois sont les plus actifs et persévérants au monde. Les tentatives chinoises pour obtenir des informations concernant l'économie et les technologies américaines se déroulent dans les plus hautes sphères de la société. Ces activités font peser une menace constante et croissante sur la sécurité économique américaine.

Pour les analystes, les Chinois comptent sur cet espionnage pour convertir et améliorer leurs technologies militaires dans les années à venir. Mais les autorités chinoises ont tenu à répondre aux allégations de ce rapport. Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères:

La Chine s'engage à maintenir et promouvoir la paix, la stabilité et le progrès en Asie et dans le monde entier.

L'affaire Snowden aura donc rappelé au monde que l'espionnage demeure bien une activité contemporaine. Mais il est peu probable que le gouvernement américain soit le seul au monde à scanner massivement Internet et les communications téléphoniques. Reste à découvrir ce que font les autres.

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