Dans le marché porteur des nègres qui rédigent les mémoires d'étudiants (1)

5 augustus 2013 Dirk Janssen
Des doigts tapent un clavier (Photo: Derek Bruff/ Août 2011/ Flickr-CC)
Des doigts tapent un clavier (Photo: Derek Bruff/ Août 2011/ Flickr-CC)

Décembre 2012, notre journaliste Dirk Janssen s'est fait enrôler comme "nègre" par l'entreprise Acad Write, un des plus gros acteurs du secteur en Europe. Son constat est clair: le marché de la sous-traitance de travaux scolaires se révèle extrêmement organisé, prêt à répondre à une demande dont l'ampleur surprend.

Des doigts tapent un clavier (Photo: Derek Bruff/ Août 2011/ Flickr-CC)
Des doigts tapent un clavier (Photo: Derek Bruff/ Août 2011/ Flickr-CC)

Ces étudiants désespérés à la recherche d'une aide pour leur mémoire, je les avais déjà croisé sur le site Freelance.nl - site néerlandophone mettant en relation travailleurs indépendants et clients. D'après leurs requêtes, beaucoup avaient déjà commencé leur mémoire mais ne parvenaient pas en venir à bout. Ils désiraient faire la plus grande partie du travail eux-mêmes mais se retrouvaient bloqués, incapables d'avancer. Mais plus que tout, ils désiraient l'avoir terminé - et réussi – dans les temps.

Car depuis peu, les Pays-Bas ont introduit une amende de 3.000€ pour les étudiants prolongeant de plus d'un an leur dernière année afin d'obtenir leur diplôme. Le risque d'une amende conséquente s'ajoutant aux milliers d'euros déjà investi chaque année dans les études en motivaient plus d'un à vouloir en finir au plus vite.

Marché porteur

Durant les six derniers mois, j'ai reçu entre trois et huit propositions de travail tous les jours

Les demandes postées sur freelance.nl apparaissaient comme un phénomène marginal. Certains pigistes demandant ironiquement à ces étudiants s'ils n'avaient pas des devoirs à faire au lieu de venir traîner sur le site. Ou s'ils étaient conscients des risques encourus si un seul professeur découvrait l'existence de ces demandes particulières. Mais il y avait toujours suffisamment de pigistes prêts à répondre à ces demandes. Un texte à écrire reste un texte, et l'argent de l'argent.

Je me suis alors progressivement intéressé au phénomène. Après un tour sur Internet, j'ai vite remarqué que de nombreuses entreprises occupaient déjà le marché et proposaient leurs services en matière de rédaction de travaux scolaires. Les sites de sociétés comme Academic Ghostwriting, drfanke, Acad Write ou Bestghostwriters vantent allègrement leur expertise et leur discrétion sur le Web, mais je restais tout de même assez sceptique quant à leurs résultats.

Lorsqu'en décembre 2012 je me suis fait licencier d'un de ces jobs de bureau que je ne voulais de toute façon plus faire, j'ai postulé auprès de quelques unes de ces boîtes. Et j'ai directement été enrôlé par la société suisse Acad Write qui, après la signature d'un contrat avec clause de confidentialité, m'a intégré dans sa base de données  de nègres littéraires. 

J'ai alors vite compris que le marché de la rédaction de travaux scolaires pour autrui était tout sauf marginal. Durant les six derniers mois, j'ai reçu entre trois et huit propositions de travail tous les jours. Et encore, uniquement dans mon domaine de compétence (biologie et sciences de l'environnement). L'écriture complète d'un mémoire dans mon domaine me permet de gagner 3.000 euros. Pour la réalisation d'une simple partie du travail, on descend entre les 400 et 800 euros.

Le travaux en médecine permettent de gagner d'avantage, mais ce sont les travaux en droit qui battent tous les records. Pour un diplômé universitaire, obligé de remplir les rayons d'un Delhaize alors qu'il rêve d'être chercheur ou écrivain, de telles opportunités peuvent s'apparenter à un rêve devenu réalité.

Anonymat comme mot d'ordre

Le mode opérationnel mis en place par Acad Write est pour le moins impressionnant: toutes les commandes de travaux demeurent anonymes. Ce qui implique pour nous, "les nègres", de ne jamais savoir pour qui on écrit. Même donne pour le client. Grâce à un environnement virtuel créé par la société, l'écrivain et le client peuvent échanger des fichiers et des conversations téléphoniques de manière totalement anonyme, sans jamais savoir avec qui ils parlent. Ici, la discrétion règne en maître.

Si un conflit devait survenir entre un client et un rédacteur, Acad write règle le litige à l'aide d'un médiateur indépendant. Et même si l'entreprise possède de 'vrais bureaux' en Suisse, en Allemagne, en Autriche, Grande-Bretagne et Croatie gérant des commandes provenant de toute l'Europe, les langues privilégiées pour la réalisation de ces travaux restent l'allemand, le français et l'anglais.

Pour toutes ces raisons, il serait trompeur de se baser uniquement sur un site comme freelance.nl pour évaluer l'importance du phénomène des "nègres" dans la rédactions des mémoires de fin d'étude. Sur une telle plate-forme, ce type de demande ne peut que rester marginale car trop risquée pour l'étudiant: il sera toujours possible de remonter jusqu'à l'identité de l'étudiant, même des années après l'obtention du diplôme. Ce qui induit des risques de chantage ou de questions gênantes.

Ces dangers n'existent pas dans l'univers des sociétés spécialisées du secteur, la probabilité qu'on découvre qu'un étudiant a fait réaliser son mémoire par Acad Write est nulle. Car on ne parle pas de plagiat ici: l'étudiant reçoit un travail 100% original. Il n'existe aucun lien sur Internet permettant de relier l'étudiant avec son "nègre". Bienvenue dans un secteur d'activité en pleine expansion.

Retrouvez la seconde et la troisième partie de cette enquête sur les "nègres" scolaires via les liens suivants:

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