Une clinique secrète pour les sans-papiers de Finlande

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En 2010, le magazine Newsweek publie un classement des "cent meilleurs pays au monde", réalisé sur base de cinq critères: éducation, santé, qualité de vie, économie et environnement politique. La Finlande, fière de son modèle sociétal, occupait alors la première position. Pourtant, si le pays est souvent cité en exemple, il lui reste quelques cailloux dans la chaussure.

L'un d'eux s'est glissé dans son système de santé pour la prise en charge des sans-papiers. Deux lieux seulement, dans tout le pays, proposent des visites médicales gratuites: la "Global clinic" de Helsinki, ouverte en avril 2011 et celle de Turku, ouverte en avril 2013.

Façade de la clinique, l'entrée se fait par la petite porte en rouge (Photo: Hélène Molinari/ Janvier 2013)

Façade de la clinique, l'entrée se fait par la petite porte en rouge (Photo: Hélène Molinari/ Janvier 2013)

Le rendez-vous est donné à la "Global clinic", en plein centre d'Helsinki en ce mois de janvier. Dans une rue déserte, les trottoirs recouverts de glace, une porte presque cachée donne accès à un entre-sol. Le docteur Pekka Tuomola nous reçoit et nous présente les lieux. Sur le mur du hall d'entrée, en face de l'escalier, un panneau: "Syrjinnästä vapaa alue – Discrimination-free zone". À gauche, une grande salle avec télé, ordinateurs et cuisine. À droite un couloir étroit menant vers une dizaine de bureaux. La "clinique" elle-même, est réduite à deux pièces faisant davantage penser à des cagibis qu'à des salles d'examen.

Lieu de soins, lieu social

Pekka Tuomola et Ville Holmberg sont à l'origine du projet "Global Clinic":

"Nous avons lu un article dans une revue médicale en 2009 qui parlait d’une clinique pour sans-papiers en Suède. Nous avons alors réalisé le manque en Finlande et décidé d'en créer une ici.

L'accès aux soins est un droit fondamental. C'est insensé que quelqu’un en soit exclu."

Partis de rien, ils ont fait appel aux dons de personnes privées et d’organisations publiques. Le plus dur étant de trouver un emplacement: "Heureusement pour nous, la Fondation Deaconess a accepté de nous accueillir sans rien payer".

En Finlande, les sans-papiers ont juste droit aux services de santé d’urgence mais doivent les payer sans aide ni subvention

Le local prêté par la fondation a été inauguré il y a un an et demi et sert aussi de centre d’accueil de jour pour immigrés. La clinique n'ouvre qu'une fois par semaine durant deux heures. Le reste du temps le lieu permet à qui le souhaite de se préparer à manger, prendre une douche, faire une lessive, regarder la télé, surfer sur internet ou simplement passer un moment au chaud. Des cours de finnois y sont aussi dispensés.

Une soixantaine de personnes franchissent les portes du centre chaque jour - un chiffre qui gonfle en été. Des "mentors" finlandais, volontaires, viennent discuter avec eux autour d'un café afin de leur faire découvrir la culture finlandaise. Docteurs, infirmières et traducteurs se relayent pour soigner bénévolement toute personne franchissant ces portes. Cette clinique gratuite est unique en Finlande, alors que le pays compte de plus en plus d'immigrés sans papiers, entre 3.000 et 4.000 selon les estimations.

Cachez cette clinique que nous ne saurions voir

Juriste pour l'association "Pakolaisneuvonta ry" - Centre d'aide pour les réfugiés, Karoliina Heikinheimo propose une aide juridique au centre de jour:

"La loi n’interdit pas de soigner les sans-papiers en Finlande. La barrière réelle est liée aux problèmes de financement. Selon la législation finlandaise, ils ont juste droit aux services de santé d’urgence mais doivent payer les coûts réels, sans aide ni subvention.

Il n’existe aucune exception, ni pour les enfants, ni pour un autre groupe vulnérable."

Deux cent cinquante patients sont enregistrés dans les fichiers de la clinique. Certains reviennent, d'autres ne font que passer. L'emplacement du lieu se transmet par le bouche-à-oreille. Peur de la police? Non, elle est au courant et accepte de les laisser tranquilles. Karoliina Heikinheimo:

"Global Clinic n’est pas, et ne peut pas, être poursuivie. Au contraire, la clinique a un accord avec la police qui ne fera pas de rafle. Les services de santé de la ville d’Helsinki ont récemment visité les lieux et ont reconnu l’importance de son existence."

Importante car elle est la seule option pour les sans-papiers de Finlande d'accéder aux soins les plus basiques. Le lieu est en fait tenu secret de peur de la réaction de certains Finlandais qui ne voient pas la création de cette clinique d'un très bon oeil : "We hate you, go home!", "Go home Bulgarian and Romanian criminals" et autres graffitis du genre ont plusieurs fois été tagués sur la porte d'entrée.

Aide et désillusion

Anca: 'L'idée de citoyenneté européenne est merveilleuse, sauf quand on est pauvre et obligé de bouger pour trouver du travail'

Ce flux migratoire est nouveau pour la Finlande. Anca Enache a quitté la Roumanie il y a sept ans pour venir faire ses études en Finlande. Aujourd'hui elle est assistante sociale au centre de jour.

 "En 2008, les Finlandais ont commencé à voir des gens dans la rue qui mendiaient ou vendaient des fleurs. La pauvreté leur était montrée d'une nouvelle façon. La majorité provient des pays de l'Europe de l'Est et beaucoup sont roms. Ceux qui viennent en Finlande en hiver voyagent souvent seuls, en laissant leur famille dans leur pays d'origine. Ils sont sans-papiers et sans-abri.

Beaucoup de Roms travaillaient en Italie ou en Espagne, dans le secteur de la construction. Mais depuis la crise, ils ont perdu leur emploi, sans possibilité de toucher le chômage parce que sans-papiers. Ils ont donc cherché un nouveau pays où trouver du travail."

Mais sans parler ni anglais, ni finnois, la tâche s’annonce rude. D'autant qu'en Finlande, comme dans de nombreux pays européens, il faut un contrat de travail pour louer un appartement et une adresse pour trouver du travail.

Michel (son prénom a été modifié), âgé d'une soixantaine d'années, est arrivé en Finlande depuis trois semaines. Dans un très bon français, il raconte, les larmes aux yeux, son arrivée dans ce nouveau pays et sa désillusion:

"Je suis Roumain. J'ai vécu en Espagne, en Italie, en France où j'ai été au lycée et à l'université. Je travaillais à l'aéroport Charles de Gaulle à Paris. Je suis venu en Finlande parce que j'ai perdu mon emploi. J'ai cru qu'il y aurait plus d'opportunités.

Mais c'est dur: pas de respect, pas d'amabilité et du racisme."

Pancarte affichée dans un couloir de la clinique (Photo: Hélène Molinari/ Janvier 2013)

Pancarte affichée dans un couloir de la clinique (Photo: Hélène Molinari/ Janvier 2013)

Médecine du tiers-monde

Les soins apportés à la clinique restent assez basiques en raison du manque de place et de moyens. Si besoin, les médecins bénévoles ont accès à une liste de spécialistes qu'ils peuvent recommander. La majorité des patients sont des femmes enceintes représentant 19% des consultations. Viennent ensuite les infections (25%) et les douleurs abdominales (8%). 9% des personnes viennent pour des problèmes dentaires et ne reçoivent que des anti-douleurs. "On ne peut rien faire de plus", regrette Pekka Tuomola.

3% représentent des cas graves qui sont envoyés à l'hôpital. Comme le constate Sara, une étudiante en médecine de l'université d'Helsinki qui assiste les médecins:

"Nous pratiquons la médecine comme dans les pays en développement, alors que nous sommes dans un pays sur-développé."

Impossible de donner un traitement aux patients, faute d'argent, sauf en cas d'extrême urgence. La plupart repartent avec une prescription, à eux ensuite de se procurer les médicaments. "Nous avons cependant un compte dans une pharmacie du quartier. Ils peuvent s'y rendre avec un reçu et y retirer certaines prescription". La "Global Clinic" permet à une population encore fort marginalisée en Finlande de consulter un médecin sans crainte de l'expulsion mais surtout sans se soucier du coût.

Tableau listant les caractéristiques des bénéficiaires du jour (Photo: Helene Molinari/ Janvier 2013)

Tableau listant les caractéristiques des bénéficiaires du jour (Photo: Helene Molinari/ Janvier 2013)

Afin de casser ces préjugés et de sensibiliser la population finlandaise, l'ONG Pakolaisneuvonta ry prépare une campagne sur les droits des sans-papiers. Un vaste travail de lobbying dans l'espoir de pouvoir obtenir le droit à la prise en charge pour les enfants et les femmes enceintes sans-papiers. Nada Al Omair, coordinatrice du projet depuis 2012:

"C'est la première étape. Il n'y a rien de prévu en Finlande, donc nous espérons au moins arriver à mettre cela en place. Ce sera difficile de convaincre tout le monde. Certains politiques s'engagent individuellement, mais aucun parti ne l'intègre à son programme."

La Finlande ferme globalement les yeux sur cette question et semble ne pas savoir rattraper son retard. Selon Karoliina Heikinheimo:

"Le droit à la santé des sans-papiers n'est pas suffisant en Finlande vis-à-vis des traités internationaux, dont la Finlande fait partie, comme le Pacte international des droits économiques, culturels et sociaux et la Convention relative aux droits de l'enfant."

L'heure tourne. Un à un, les patients repassent la porte de la clinique pour se rendre on ne sait où. Qui sait s’ils reviendront? Pour les bénévoles, comme Sonja, le fait de revenir doit demeurer un choix personnel : "Je reviendrai comme médecin après mes études, mais je préfèrerais que la Finlande les prenne en charge. S’ils ont besoin de moi, bien sûr je serai là". Tous attendent une réaction de l’État finlandais. D’ici là, la clinique rouvrira, toutes les semaines, pendant deux heures.