Potagers urbains et alimentation durable à Bruxelles: créer 7.700 emplois, possible?

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Dans un discours prononcé le 26 juin 2012 lors de l’inauguration du potager sur le toit de la Bibliothèque Nationale à Bruxelles, la Ministre de l’Environnement de la Région bruxelloise Evelyne Huytebroeck promettait d’ "encourager et développer" des projets similaires. Près d’un an plus tard, où en est le "maillage potagers" dans la capitale? Les potagers urbains constituent-ils une réelle voie vers une ville plus durable?

Potager urbain sur le toit de la Banque Nationale Bruxelles

Potager urbain sur le toit de la Bibliothèque Royale, Bruxelles (Photo: Nicolas Delannoy/ Mai 2013/ DR)

Cultiver des légumes sur les toits, l’idée peut paraître surprenante. Des techniques efficaces de culture "hors sol" ont pourtant fait leurs preuves; des méthodes telles que l'hydroponie ou l'aéroponie permettent ainsi de faire pousser des plants directement dans des sacs géotextiles ou des bacs potagers, sans l’apport nutritif "classique" des nappes phréatiques. Des véritables pistes de travail pour l’urbanisme à venir.

Phase d’inventaire

Au-delà du discours enthousiaste de la Ministre de l’Environnement, force est de constater que les plants de tomates et autres courgettes n’ont pas réellement envahi les toitures bruxelloises depuis un an. Pourtant, l’idée d’investir "tous les espaces, toitures y compris" était bien présente dans le discours de la Ministre. Les toitures constituent en effet un axe de développement logique pour faire face au boom démographique que connaît la Région bruxelloise, les terrains "classiques" se faisant rares.

Mais dans les faits, Bruxelles Environnement est en phase d’"inventaire", comme on nous l’explique du côté du cabinet Huytebroeck:

"Nous sommes actuellement en train d’effectuer une étude sur toute la région avec Bruxelles Environnement, pour évaluer l’étendue potentielle du maillage potagers."

Ce n’est donc qu’à l’issue de cette phase de recensement des lieux potentiels d’installation de potagers que le travail pourra véritablement commencer.

Des tomates sur le toit de la bibliothèque

Certains projets n’ont cependant pas attendu pour se développer. C’est le cas du toit potager installé sur le toit de la Bibliothèque Royale à l’initiative de l’asbl Le Début des Haricots. Filippo Dattola, responsable de ce projet-pilote, dit avoir tout de suite pensé au toit de la KBR pour installer un potager. Les conditions y sont optimales: superficie et portance suffisantes, évacuation efficace et accès facile.

Le "Potage-Toit" de la KBR a été lancé en janvier 2012, avec le soutien financier de la Région de Bruxelles-Capitale et de l’Institut bruxellois pour la gestion de l'environnement (IBGE). Son objectif est double: sensibiliser le grand public à l’environnement et à l’alimentation d’une part, et produire de l’alimentation en ville d’autre part. Plus d’un an après son installation, une visite au dernier étage de la bibliothèque confirme le succès du potager.

Filippo, qui cueille quelques crudités dans le potager pour agrémenter son sandwich, est satisfait de l’expérience: "Les participants au projet sont nombreux, et le succès des mini-marchés lors desquels on vend une partie de la récolte ne se dément pas". Du côté de la ministre Huytebroeck, on se réjouit du projet: "Nous avons soutenu l’installation de projets comme celui sur le toit de la KBR, et c’est un véritable succès. Nous avons également investi dans un projet similaire au-dessus des abattoirs d’Anderlecht."

Bruxelles en retard?

Le développement d'une économie de l’alimentation durable à Bruxelles pourrait générer plus de 7.750 emplois

Quelques potagers sont donc déjà bien présents sur les toitures bruxelloises, à l’instar de celui installé le long du canal à Molenbeek par l’asbl OKNO. Les installations particulières semble quant à elles être moins nombreuses. Ainsi, l’appel à projets "potagers collectifs" organisé chaque année par Bruxelles Environnement n’a encore récompensé aucun projet en toiture:

"Nous recevons en moyenne sept propositions de projets par an. Malheureusement nous n’avons pas encore pu sélectionner un projet sur un toit suite aux difficultés d’accès: il fallait soit passer par un espace privé, soit l’accès était trop dangereux."

Il est vrai que le parc immobilier bruxellois, globalement âgé, n’a pas souvent été conçu pour rendre aisé l’accès aux toitures plates. D’autres villes ont d’ailleurs pris de l’avance sur Bruxelles dans l’étendue d’un maillage potagers sur toitures. Montréal est ainsi l’une des pionnières en la matière; la ferme Lufa, située sur le toit d'un immeuble de bureaux, en est le véritable symbole. Pas moins de vingt-cinq variétés de légumes destinés à l’alimentation de la population locale sont cultivés sous serre dans cette véritable entreprise commerciale.

Même chose dans le quartier new-yorkais de Brooklyn: une ferme urbaine de près de 4000 m2 s’y étend sur le toit d’un immeuble. Plus près de chez nous, un potager de 600m2 a été installé sur les toits de l'institut AgroParisTech à Paris. Des exemples qui inspirent la Ministre de l’environnement?

"Une fois l’inventaire terminé, on pourra commencer à s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. Mais au-delà des politiques publiques, ce qui est important pour la création de tels projets, c’est le tissu associatif. De ce côté-là, à Bruxelles, on est plutôt bien fournis."

Un vecteur de lien social et d’emplois

Car au-delà de l’aspect environnemental de l’extension du maillage potagers dans les villes, le facteur social constitue évidemment un axe primordial. C’est d’ailleurs l’une des vocations premières du "Potage-toit" de la KBR: apprendre aux citoyens les vertus de l’agriculture urbaine tout en créant des liens entre ces apprentis-jardiniers. .

Réunir des habitants autour d’un projet environnement, c’est par ailleurs l’un des buts des contrats de quartiers durables. S’ils n’ont pas encore débouché sur l’installation de potagers sur les toits dans les quartiers concernés, ils ont à tout le moins œuvré au développement d’une certaine conscience écologique dans l’esprit des habitants.

Mais au-delà de l’éventuelle cohésion sociale initiée par l’agriculture urbaine sur toit, un aspect économique non négligeable se fait jour. Dans son mémoire de fin d’études à l’ULB sur l’urbanisme agricole et l’agriculture de récupération des surfaces, l’urbaniste et consultante au Bureau de Recherches en Aménagement du Territoire (BRAT) Mélanie Vesters évaluait à 3.000 le nombre d’emplois potentiellement créés en cas de développement de l’agriculture urbaine sur toit.

"Rien que sur les surfaces au sol, l’agriculture de récupération de surfaces permettrait la création de plus de 2.500 emplois d’agriculteurs urbains.

Il faut également ajouter les surfaces verticales, en hauteur et hors-lumière. On pourrait donc compter plus de 3.000 emplois générés par l’agriculture de récupération de surfaces".

Quant au potentiel global d’emplois supplémentaires liés à l’alimentation durable en Région bruxelloise, il a été évalué à 7.700 dans un rapport réalisé pour l’IBGE par les Facultés universitaires Saint-Louis, Greenloop et l’Observatoire bruxellois de l’emploi. Des perspectives prometteuses qui devraient encourager un développement accru de l’agriculture urbaine.

Rendez-vous dans dix ans?

Le règlement d'urbanisme bruxellois impose de 'verduriser' les toitures plates de plus de 100m2, mais c'est très peu appliqué

Beaucoup de conditions semblent réunies afin de développer un véritable maillage potagers sur les toits de Bruxelles. Reste cependant à inciter les habitants à s’investir dans ce projet. La création d’une prime liée aux potagers sur toit est-elle envisageable? Pour le cabinet Huytebroeck, c'est non:

"Il existe déjà une prime pour l’installation de toitures vertes, il n’est donc pas nécessaire d’en créer une nouvelle, puisque les deux peuvent se combiner."

Au-delà de la prime, il existe dans le règlement régional d’urbanisme une obligation légale de verduriser toutes les toitures plates non accessibles de plus de 100m2 en Région bruxelloise — même si, dans les faits, peu de bâtiments ont mis en pratique cette réglementation, notamment en raison du coût de l’installation.

On le voit, le développement "vert" des toits de Bruxelles n’a pas encore atteint le développement espéré, malgré les nombreuses possibilités existantes. Au-delà de la simple installation de potagers, Mélanie Vesters envisage également l’installation de ruches sur les toitures:

"Afin d’assurer la fertilisation des fleurs, il serait intelligent de combiner la production végétale et apicole. Le développement de l’agriculture en ville nécessitera l’utilisation d’abeilles et donc l’installation de ruches urbaines."

Quelques projets sont d’ores et déjà lancés, notamment sur le toit du bâtiment administratif de la Ville de Bruxelles, boulevard Anspach, ou sur celui de la bibliothèque d’Ixelles.