Dans la Turquie de ses 26 ans, un élan de tristesse et de courage l’a poussée à manifester

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D’Istanbul à Ankara, c’est toute une génération qui est entrée en résistance depuis dix jours pour dénoncer les dérives islamistes et autoritaires du pouvoir. Aujourd’hui, plus d’une semaine après les premières manifestations, la virulence du bras de fer entre les contestataires et le Premier ministre Tayyip Erdogan semble à son comble. Et la Turquie de plus en plus divisée, entre les "vandales" et le "peuple" comme le Premier ministre aime le rappeler devant des milliers de sympathisants ou sur les écrans de télévision qui lui sont acquis.

Ces provocations, ce mutisme de Tayyip Erdogan aggravent la colère de dizaines de milliers de jeunes Turcs qui refusent ce pays où le business et la mosquée, la finance et l’islam, sont la base de la prospérité pour l’AKP, le parti pour la justice et le développement islamiste, au pouvoir depuis 2002.

Un modèle "modéré" qui s’effondre aujourd’hui, remis en cause par une partie de la population. Les médias ont parlé de printemps turc, là où en Tunisie, Egypte, ces printemps semblent passer à l’hiver. On a pensé aussi à Mai 68 avec ses barricades sur la place Taksim. Mais qu’en est–il concrètement, si ce n’est au fond la révolte d’une population pour sauver les valeurs laïques et éviter d’islamiser la Turquie, tant qu’il est encore temps?

Prendre part

"On a la liberté, mais on ne veut pas la perdre. Au contraire, on veut la garder, la développer, mais l’AKP veut faire de la Turquie un pays musulman, alors que la laïcité est garantie dans la constitution.

Déjà dans certains quartiers d’Istanbul, la vente d’alcool est totalement interdite quand ce ne sont pas toutes les femmes qui sont voilées. Sur la place Taksim, c’est bientôt une mosquée qui dominera la place. Le but d’Erdogan, c’est d’être le leader des pays musulmans."

Ce constat, c’est celui d’une jeune fille, Zine. A 26 ans, elle n’avait jamais encore manifesté, mais depuis le 31 mai 2013, la vie de Zine a changé. Cette jeune Stambouliote mène chaque jour, sous la houle des slogans demandant la démission du gouvernement, un combat pour défier la brutalité du pouvoir de Tayyip Erdogan dans ce chaudron qu’est devenu la place Taksim.

C’est un élan de tristesse et de courage qui l’a poussée à aller manifester entre les barricades ou les bombes lacrymogènes:

"Il fallait le faire, résister et cesser de se taire! Cela fait des mois qu’on en a marre, qu’on se demande quand Erdogan et son parti vont arrêter de nous pointer du doigt et de nous dire comment on doit vivre. Pilule, avortement, c’est une longue suite de décisions liberticides pour tout contrôler et tout régir.

Erdogan oublie que 50% des Turcs n’ont pas voté pour lui, qu’on n’est pas obligé d’être comme il le veut, comme des pantins. Si la Turquie est une démocratie, on doit pouvoir sortir comme on veut et où on veut, sans sentir cette pression continuelle sur nous, sans qu’Erdogan abuse de son pouvoir comme il le fait aujourd’hui pour islamiser la Turquie."

Zine devant l'inscription "ampul patladı = l'ampoule a explosé (le logo de l' akp est une ampoule) (Photo: DR)

Zine devant l'inscription "Ampul patladı", l'ampoule a explosé. Le logo de l'AKP est une ampoule (Photo: DR)

 

Rétropédalage

C’est un élan de tristesse et de courage qui l’a poussé à aller manifester

Ainsi, cinq jours avant le début de la révolte, le 24 mai, Tayyip Erdogan faisait voter une loi pour limiter drastiquement la vente et la consommation d’alcool:

"Sur la place Taksim qui a toujours été un quartier jeune, les bars en terrasse ont été interdits parce que cela gênait, selon Erdogan.

Puis il y a eu ces trois arbres arrachés, ce fut la goutte qui a fait déborder le vase, surtout quand on a vu la violence extrême de la répression. Je n’avais jamais vu cela et je ne comprenais pas pourquoi cela dégénérait, vu que tous les manifestants étaient tout à fait pacifistes."

Mais pour voir cette violence, difficile de trouver des images de la manifestation. C’est sur les réseaux sociaux que les jeunes Turcs dénoncent la répression policière ou diffusent des images de la place Taksim comme le fait Zine quotidiennement:

"Le premier jour de la manifestation, c’était le silence total. Aucun mot sur la répression policière, sur les blessés, j’ai eu beau chercher, zapper, je n’ai rien vu.

Puis je suis allée sur Facebook, et là, les Turcs partageaient énormément de choses, souvent horribles… Des gens tabassés, en sang, c’était totalement choquant!"

Aujourd’hui, la place Taskim est devenue le symbole de la révolte où se retrouve chaque jour dans une ambiance festive et pacifiste une foule hétérogène: supporters de foot, cadres, militants écolos, kurdes ou lycéens, tous réclamant la démission de Tayyip Erdogan.

"C’est beau de voir qu’on ne se laisse pas faire, qu’on est solidaire pour refuser de vivre dans la Turquie actuelle. Sur les maisons, il y a des essuies blancs pour indiquer que les habitants accueillent les manifestants.

Le soir, c’est un concert de casseroles qu’on entend dans la ville pour tous ceux qui n’ont pas pu se déplacer à Taksim."

Confrontation

Mais la jeune Zine est bien consciente que tout peut dégénérer à tout moment, surtout face aux menaces du Premier ministre pour dénoncer les manifestants.

"Il y a beaucoup de policiers en civil sur la place, toujours prêts à réagir. On doit se méfier Mais ce qui est plus inquiétant, c’est que Tayyip Erdogan ne cesse de nous monter les uns contre les autres pour mieux s’imposer et radicaliser la société turque. Il nous menace, en minimalisant les manifestations, en nous traitant de pilleurs et de perturbateurs. Il met de l’huile sur le feu en disant qu’il peut rassembler plus de monde que nous.

Ce n’est pas le rôle d’un premier ministre de faire de la provocation, mais il ne lâchera pas l’affaire, c’est évident! Ce n’est pas la guerre, mais on ne peut être que triste quand on voit la violence de ce qui se passe dans les autres villes comme à Ankara."