De la Syrie à la Belgique, l'impact durable des armes chimiques sur l'environnement

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Les forts soupçons d'utilisation d'armes chimiques en Syrie remettent la question de l'usage des gaz de combat au coeur de l'attention internationale. Ces derniers jours, de nombreuses explications publiées dans les médias font remonter la naissance du concept de "guerre chimique" à la Première Guerre mondiale. En cette veille de centenaire du conflit de 1914-1918, et alors que l'on suspecte l'usage de gaz dans l'actuel conflit syrien, cette comparaison s'impose-t-elle?

Illustration: Fabienne Loodts

"Regards de combattants" (Illustration: Fabienne Loodts - paysagesenbataille.be)

Bien que des armes chimiques ou toxiques aient été utilisées dès l'Antiquité (par exemple avec l'usage de gaz sulfureux durant la guerre du Péloponnèse -428 -424 av. J.C.), c'est leur usage massif dans le conflit majeur que fut la Première Guerre mondiale qui a frappé les mémoires jusqu'à ce jour.

La Belgique, en première ligne

Haber développa le gaz moutarde, capable de contaminer le terrain, d’attaquer l’épiderme et les voies respiratoires

Au mois d’août 1914, les troupes françaises utilisent contre les troupes allemandes un gaz lacrymogène, le xylyl bromide. Par la suite, les différents camps n’ont cessé, durant tout le conflit, une course à l’arme chimique la plus efficace, en dépit de l’interdiction de l’utilisation des armes toxiques décrétée lors des conférences de La Haye (1899 et 1907).

L’Empire allemand décida d’utiliser le chlore, le justifiant comme un gaz irritant mais non mortel, ne portant ainsi pas atteinte aux accords des conférences de La Haye. Le chimiste allemand Fritz Haber mit au point un procédé de diffusion d'un gaz toxique à base de chlore, utilisé pour la première fois à Ypres le 22 avril 1915 à 17h24. En dix minutes à peine, 150 à 180 tonnes de chlore se dégage de 6.000 bouteilles d’acier placées dans les lignes allemandes. Le nuage se propagea sur 6 km, mettant hors de combat 15.000 hommes et entraînant la mort de 5.000 soldats par oedème aigu du poumon.

La gamme des gaz utilisés par la suite se diversifia. Fritz Haber poursuivit ses recherches et décida d’employer le phosgène. Cet agent suffocant, cinq à six fois plus toxique que le chlore, fut utilisé le 22 juin 1916 à Verdun. La riposte des Français se fit au moyen d’acide cyanhydrique. Puis, en 1917, Haber mit au point un produit persistant capable de contaminer le terrain, d’attaquer l’épiderme et d’atteindre même les voies respiratoires.

Des obus remplis de ce nouveau toxique furent tirés des lignes allemandes au cours de la nuit du 12 au 13 juillet 1917, à Ypres. C’est ainsi que l’ypérite, ou "gaz moutarde" du fait de son odeur, porta la terreur des gaz à son paroxysme: en trois semaines, 14.000 soldats alliés furent invalidés. Ce gaz ne provoquait pas un nombre important de morts, mais il était fortement invalidant. Fritz Haber lui-même avait noté:

"Toute sensation inhabituelle ressentie dans la bouche inquiète l’esprit."

Le nombre total de décès liés aux armes chimiques entre 1915 et 1918 est estimé à 91.000, 7 % du total des pertes de la Première Guerre mondiale. L'usage des armes chimiques durant la Grande Guerre, s'il n'a accordé d'avantage décisif à aucun, révéla sa fonction première: instaurer la terreur.

Interdiction progressive

La Grande Guerre révéla la fonction première des armes chimiques: instaurer la terreur 

L'après Première Guerre mondiale posa rapidement la question de l'interdiction de cet arsenal. Débuté en 1925 par le protocole de Genève, ce processus prit du temps.

Pendant l'entre-deux-guerres, l'Italie utilisa des gaz toxiques en Éthiopie, essentiellement au moyen de son aviation et touchant ainsi de nombreux civils. Durant la Seconde Guerre mondiale par contre, aucun des belligérants n'eut recours aux armes chimiques, sans doute en souvenir du rôle peu déterminant qu'elles avaient joué en 1914-1918. Bien plus tard, en Irak, Saddam Hussein utilisa des armes chimiques contre l'Iran lors de la guerre de 1980-1988, et même contre sa propre population kurde.

Depuis la Convention sur l'interdiction des armes chimiques (CIAC) de 1993, entrée en application en 1997, c'est l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) qui est chargée de faire respecter les dispositions auxquels se sont engagés les pays signataires. Mais la Syrie, avec le Sud-Soudan, l'Angola, l'Egypte, la Corée du Nord et la Somalie fait partie des six Etats qui n'ont pas signé la CIAC.

Héritage toxique

35.000 tonnes de munitions, dont un tiers d'armes chimiques, reposent toujours au large de Knokke-Heist

Si l'usage d'armes chimiques en Syrie se révèle véritable à la lueur des analyses chimiques en cours en France, rien ne dit que celui-ci - plus que par le passé - précipitera l'issue du conflit. Et quel que sera la fin du conflit syrien, elle ne règlera sans doute pas, dans ce pays plus qu'ailleurs, le problème du lourd héritage des armes chimiques.

La Belgique est souvent citée au niveau international comme étant exemplaire dans sa façon de gérer cet arsenal toxique. Chaque année, les services de déminage belges recueillent 200 à 250 tonnes de munitions provenant des deux guerres mondiales. L’unité du Service d’enlèvement et de destruction d’engins explosifs (SEDEE) de Poelkapelle, située au coeur de la Flandre occidentale, est devenue experte dans la récupération et le traitement des obus toxiques. La France, quant à elle, attend toujours que devienne opérationnelle l'installation de démantèlement des armes chimiques de Mailly-le-Camp (Aube), prévue en 2016.

Une équipe de l'ISEDEE à l'oeuvre dans la région de Poekapelle (Photo: Joël Leclercq, )

Une équipe de l'ISEDEE à l'oeuvre dans la région de Poelkapelle (Photo: Joël Leclercq - joelleclercq.com/ DR)

En attendant, selon l'association française Robin des Bois, qui publiait fin août 2012 un nouvel inventaire des déchets de guerre découverts entre 2008 et 2011 dans sept régions du nord et de l’est de la France:

"Les munitions chimiques sont explosées à ciel ouvert dans des fourneaux qui libèrent des substances toxiques dans l’atmosphère.

Leurs retombées sur les sols et leurs impacts sur la faune et la flore ne sont pas recherchés ni pris en compte."

En 2012, une Unité mobile de démantèlement des munitions identifiées (UMDMI) a été installée à Suippes, pour détruire en toute sécurité les munitions chimiques les plus sensibles, en attendant l'entrée en fonction de l'usine de Mailly-le-Camp.

Baignade surprise et sols stériles

Certes meilleure élève que la France, la Belgique est encore loin d'avoir effacé l'ardoise de ses dépôts d'armes chimiques. Avant 1972, les obus qui paraissaient douteux étaient coulés dans du béton, et noyés dans le Golf de Gascogne, où ils gisent toujours. Un autre dépôt important de munitions de la Première Guerre mondiale en Belgique, gît au large de de Knokke-Heist: 35.000 tonnes de munitions, dont un tiers sont probablement chargés d’ypérite et de chloropicrine, ont sombré dans l’oubli en même temps que dans l’eau, déversés en 1919 sur un banc de sable.

Actuellement, les autorités fédérales ont choisi de laisser reposer au fond de l'eau ce dépôt. En cause, selon le Cabinet du Ministre fédéral de la Mer du Nord, l'ampleur du travail d'évacuation, évalué à 30 années de travail, et une capacité insuffisante des installations belges pour démanteler ceux-ci. Pourtant, les effets dû à l’élévation du niveau des mers ne sont pas à négliger.

"Lourd héritage" (Illustration: Fabienne Loodts - paysagesenbataille.be)

"Lourd héritage" (Illustration: Fabienne Loodts - paysagesenbataille.be)

Enfin, des sites terrestres contaminés lors de démantèlements menés parfois de façon artisanale après la première guerre mondiale, suscitent de mystérieux silences des autorités au sein des pays concernés. Une publication réalisée en 2007 par les scientifiques allemands Johannes Preuss et Tobias Bausinger, de l’Université Gutemberg de Mayence, révélait que sur un site de la forêt de Spincourt, au nord-est de Verdun, 200.000 obus chimiques incinérés en 1928 ont pollué le sol de façon intense et durable. Les prélèvements effectués par les scientifiques dans la zone de 70 m de diamètre de terre noire et privée de toute végétation, ont révélé des taux très élevés d’arsenic, de plomb, et d’autres métaux lourds.

Tobias Bausinger estime que ce cas n’est pas isolé. Le scientifique a ainsi pu isoler un site comparable dans la région d’Ypres, au coeur d’un champ de maïs. Personne, pourtant, jusqu'à ce jour, ne semble s'inquiéter, tant au au niveau fédéral que régional, des pollutions qui contaminent peut-être des denrées cultivées sur l’ancienne ligne de front. Si l'arrêt de l'usage des armes chimiques dans le monde est une priorité absolue, la gestion des stocks de ces munitions est un autre grand enjeu pour le futur.

 

Pour aller plus loin, parcourez le blog d'Isabelle Masson-Loodts sur l'impact qu'a eu la Grande Guerre sur notre territoire: "Paysages en bataille".