A Marchienne, les fumées jaunes des usines salissent un peu moins les fenêtres

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A la "Taverne de la gare" à Marchienne-au-Pont, les conversations tournent ce jour-là autour d'une opération policière menée la veille: plusieurs immeubles ont été investis par les forces de l'ordre sans que personne ne sache exactement ce qu'elles sont venues chercher. En revanche, pas un mot sur la mue que ce quartier industriel à la lisière d'une imposante barrière métallique d'usines a subie depuis cinq ans.

Jadis, Marchienne - comme disent en abrégé les Carolos - étouffait dans l'atmosphère polluée de ses entreprises cracheuses de fumées; aujourd'hui, l'air y est devenu respirable. Mais à force de vivre jour après jour ce miracle renouvelé, les habitants du coin ne prennent plus la peine d'en parler. Personne pourtant n'oublie ici les ciels maquillés de pollution, chargés de fumées ambrées malodorantes, qui s'élevaient tout juste au-dessus du pont face à la Taverne. Angela, serveuse, s'en souvient:

"Les premières usines sont à deux cents mètres d'ici. Les jours où le vent soufflait dans notre direction, la fumée était chassée vers le centre de la localité. Elle apportait des tas de poussières qui venaient se loger dans les rebords des fenêtres et elle salissait tout."

Le pont au dessus de la gare de Marchienne au Pont (Photo: capture d'écran Google street view)

Le pont par dessus les rails, près de la gare et de la taverne, Marchienne-au-Pont (Photo: capture d'écran Google Street View)

Impulsion européenne

Le tournant ici a eu lieu en 2006. C'est à cette époque que sous la pression de normes européennes plus sévères, la Ville de Charleroi a enclenché une procédure de révision des permis accordés aux usines sidérurgiques.

Pour en obtenir de nouveaux, les trois sites (Industeel, Thy Marcinelle et Carsid) ont progressivement été obligés de se doter d'équipements susceptibles de retenir un maximum des polluants avant leur rejet dans l'air. Des filtres plus performants et un système d'injection de charbon actif ont notamment été installés.

Quelques mois plus tard, un comité de riverains parvenait également à obtenir du groupe Duferco qu'il condamne sur le site de Carsid une cokerie dont la modernisation aurait coûté trop cher. La crise économique allait ensuite s'en mêler et arbitrer de façon brutale le duel que se livraient à Marchienne depuis le milieu du 19ème siècle entreprises et environnement. En novembre 2008, le haut fourneau de Carsid, le dernier de la région, était mis en veille avant d'être définitivement fermé en mars 2012 au grand dam du millier de travailleurs attachés au site.

Diminution notable

Tout risque n'est pas écarté, mais la qualité de l'air s'est grandement améliorée

La diminution du nombre de particules fines en suspension dans l'air de la localité témoigne de cette évolution. En 2008, la station de Marchienne-au-Pont du réseau de l'Institution scientifique de service public (ISSEP) relevait ainsi que le plafond des 50 microgrammes de particules fines (PM10) par mètre cube n'avait été dépassé que durant 29 jours en 2012 alors qu'il l'avait été 149 fois en 2007 et même 175 fois en 2006.

Benoît De Bast, directeur de l'Agence wallonne de l'air et du climat (AWAC):

"Les autorités européennes autorisent 35 dépassements par an. Avant 2008, la situation était problématique à Marchienne. Depuis plusieurs années, elle s'est stabilisée.

Est-ce à dire que tout risque de dépassement est aujourd'hui écarté? Non, mais cela signifie que la qualité de l'air s'est grandement améliorée du fait des efforts de l'industrie et de la fermeture de certains outils."

Un excès de particules fines dans l'air peut être responsable d'un certain nombre de pathologies pulmonaires ou cardiovasculaires. S'il est établi sur le plan scientifique, ce lien est parfois difficilement décelable au cas par cas étant donné par exemple la multiplicité des facteurs qui peuvent causer chez un individu un cancer du poumon. Une exposition prolongée aux fumées industrielles en est un.

Mais le tabac et le trafic automobile en sont d'autres. Et entre tous ces risques potentiels, il est souvent difficile de trancher. Aktas Haydar, médecin dans la localité:

"Je remarque qu'un nombre étonnant de mes patients souffrent d'asthme ou de bronchites chroniques, explique. Est ce dû à la pollution?

Il est très difficile de l'établir. Mais la proportion de ces malades ne cesse de m'interpeller malgré la qualité de l'air qui s'améliore."

Encore bien à faire

L'interprétation optimiste de la situation éclipse les efforts encore nécessaires

Et si à Marchienne le combat contre la pollution n'était pas encore gagné? Les chiffres officiels insistent sur les progrès engrangés et favorisent du coup une interprétation optimiste de la situation. Inconvénient de celle-ci, elle a tendance à éclipser les efforts nécessaires pour encore faire reculer les niveaux de particules fines dans l'air. Les riverains marchiennois qui voudraient s'emparer à nouveau du combat n'auraient pas tâche aisée. En 2006, ils ont profité de la pression exercée par les autorités européennes pour faire aboutir leurs revendications en faveur d'un environnement plus sain.

Or, ce volontarisme n'est pour l'heure plus à l'oeuvre au sein d'une Europe économiquement déprimée. De retour au comptoir de la Taverne, Angela:

"Notez que les habitants du coin n'auront peut-être pas besoin de batailler beaucoup. Au rythme où les usines sidérurgiques ferment en Wallonie, dans dix ou vingt ans, les dernières auront peut-être toutes disparu, laissant à la place de vastes chancres."

Spot industriel entre Charleroi et Marchienne-au-Pont (Photo:  Museum van mijn Twintigste eeuw/ Août 2012/ Flcikr-CC)

Spot industriel entre Charleroi et Marchienne-au-Pont (Photo: Museum van mijn Twintigste eeuw/ Août 2012/ Flcikr-CC)