"Les nouveaux habitants de Molenbeek ne mettent pas leurs enfants dans les écoles du quartier"

26 april 2013 Solange De Mesmaeker
Vers l'entrée du FabLab de Molenbeek (Photo: Solange De Mesmaeker, Mars 2013)
Vers l'entrée du FabLab de Molenbeek (Photo: Solange De Mesmaeker, Mars 2013)

Patchwork

En 2009, le revenu moyen par habitant était de 11.602 euros du côté bruxellois du canal, contre seulement 6.360 euros du côté molenbeekois

De la musique, beaucoup de gens sur les bancs ou les pas de porte. Des vélos pliables nouvelle génération croisent des vieux VTT. Sur le pont qui relie la rue Antoine Dansaert à la Chaussée de Gand, un va-et-vient incessant, des vies qui s’entrecroisent au-dessus du canal. Personne ne semble prêter beaucoup d’attention à l’eau qui sépare Bruxelles-ville de Molenbeek-Saint-Jean.

Pourtant, le canal Bruxelles-Charleroi s’apparente parfois à une barrière. Ainsi, les disparités entre le quartier Dansaert d’un côté et le Vieux Molenbeek de l’autre sont énormes. En 2009, le revenu moyen par habitant était de 11.602 euros côté bruxellois, contre seulement 6.360 euros sur l’autre rive.

Des gens traversent le pont entre la rue Antoine Dansaert et la Chaussée de Gand, Bruxelles (Photo: Solange De Mesmaeker/ Mars 2013)
Des gens traversent le pont entre la rue Antoine Dansaert et la Chaussée de Gand, Bruxelles (Photo: Solange De Mesmaeker/ Mars 2013)

Mixte, la commune l’est assurément. On croise ici plusieurs nationalités en quelques minutes, des femmes voilées faisant leur shopping aux Anglais en visite à Bruxelles, en passant par les Flamands qui traversent le canal pour aller s’attabler à la terrasse du café Walvis. Aux alentours de la Chaussée de Gand qui traverse Molenbeek de part en part, une population d’origine plus modeste est installée. Mais depuis quelques années, les abords du canal voient s’installer des habitants aisés dans des lofts haut de gamme. Une nouvelle cohabitation?

Tisser des liens

La caricature veut que les habitants des lofts ne sortent jamais dans leur rue: ils garent leur voiture dans un garage souterrain et montent directement chez eux

Sarah Turine (Ecolo) est échevine de la cohésion sociale dans le collège présidé par Françoise Schepmans (MR). La mixité sociale et culturelle de sa commune? Elle en est "consciente", et pense qu’elle peut être un "enrichissement pour les deux parties". Pourtant, force est de constater qu’en se baladant Chaussée de Gand, on ne croise pas beaucoup de nouveaux habitants. Sarah Turine:

Le problème, c’est que bon nombre de Molenbeekois nouvellement arrivés ne veulent pas mettre leurs enfants dans les écoles du quartier, ni y faire leurs courses. Ils préfèrent traverser le canal.

La caricature veut même que de nombreux habitants des lofts ne sortent jamais dans leur rue, se contentant de garer leur voiture dans le garage souterrain avant de monter chez eux. Difficile de parler de "cohésion sociale" dans ces circonstances. L’échevine l’admet, sa marge de manœuvre est faible:

Ce qu’on peut faire, c’est soutenir les initiatives qui créent des liens, comme les fêtes de quartier, les brocantes, ou les groupements d’achats communs. Les nouveaux habitants peuvent même devenir les moteurs de ces processus participatifs.

Egalement au programme, l’installation de nouveaux locaux communaux, dont les habitants pourront s’emparer pour organiser leur vie communautaire.

xxx (Photo: Solange De Mesmaeker, Mars 2013)
Le projet architectural "L'espoir" situé à Molenbeek (Photo: Solange De Mesmaeker, Mars 2013)

Les nœuds du problème

La véritable porte d’entrée vers une meilleure cohésion sociale entre anciens et nouveaux habitants, c’est l’école. Pour participer à la vie de leur quartier, les habitants plus aisés devraient y scolariser leur progéniture. "Avec les échevines de l’Instruction publique, nous sommes en train de développer des outils pour les enseignants, afin de les aider à aplanir les incompréhensions culturelles", explique Sarah Turine.

Outre ce défi socio-culturel, la commune doit faire face à une croissance démographique d’importance. Entre 2006 et 2013, le nombre d’enfants en âge scolaire est ainsi passé de 4.199 à 5.082. Des nouveaux écoliers qu’il faut accueillir; trois nouvelles écoles ont été étendues ou créées, comme La Flûte Enchantée, uniquement constituée de bâtiments préfabriqués.

L’autre facteur qui freine l’intégration des nouveaux habitants dans leur quartier, c’est le type de commerces qu’ils y trouvent. Encore une fois, les nouveaux Molenbeekois préfèrent traverser le canal pour y faire leurs courses. Sarah Turine en convient, elle n’a pas beaucoup de pouvoir sur cette matière:

On ne peut pas exiger que tel ou tel commerce s’installe dans la commune. Mais ce qu’on doit faire, c’est valoriser les commerces existants. Les meilleurs pâtisseries marocaines de Bruxelles, c’est de ce côté-ci du canal qu’on les trouve!

Gentrification

Doit-on s’attendre à ce que les loyers molenbeekois grimpent en flèche, obligeant les anciens habitants à déménager pour se loger? "Non. Beaucoup d’habitants vivent à Molenbeek depuis longtemps et sont très attachés à leur quartier. De plus, il y a une emprise publique sur le logement, puisque nous possédons beaucoup de logements sociaux".

Selon l’échevine, le phénomène de gentrification bien connu à Bruxelles ne serait donc pas à l’ordre du jour à Molenbeek. Gageons tout de même qu’avec la construction de nouveaux lofts aux abords du canal, le loyer mensuel moyen d’un logement deux chambres, qui était de 593 euros en 2011 - contre 650 euros de moyenne régionale - devrait augmenter.

Métropole Culturelle

L’un des gros défis d’avenir de la commune, ce sont les festivités liées au titre de Métropole Culturelle 2014. Après celle de La Louvière en 2012, c’est en effet la vie culturelle de Molenbeek qui sera à l’honneur l’année prochaine. Une bonne occasion pour tisser des liens entre les habitants? Sarah Turine veut le croire:

Dans la commune, nous avons beaucoup de projets culturels qui sont reconnus à l’étranger, mais peu connus des Molenbeekois. On les mettra sous les feux des projecteurs en 2014.

Il est vrai que l’agenda culturel de la commune est plutôt fourni. Outre les nombreuses compagnies de danse qui y ont élu domicile - dont "Ultima Vez", de Wim Vandekeybus -, on trouve à Molenbeek le Musée bruxellois de l’industrie et du travail (La Fonderie), ou le FabLab, premier atelier de fabrication numérique au service des créateurs bruxellois.

Vers l'entrée du FabLab de Molenbeek (Photo: Solange De Mesmaeker, Mars 2013)
Vers l'entrée du FabLab de Molenbeek (Photo: Solange De Mesmaeker, Mars 2013)

Le terreau culturel communal est donc riche. Mais de nouvelles initiatives verront le jour en 2014. Sarah Turine s'enthousiasme:

On se concentre autour du canal, pour en faire un pont plutôt qu’une barrière. Le but, c’est d’organiser des événements participatifs, et de valoriser la multiculturalité. Ça a marché dans le quartier chinois à Paris, pourquoi pas ici?

On le voit à Marseille, Capitale Européenne de la Culture 2013: il est parfois difficile de réunir toutes les populations autour d’un même projet culturel, qui ne les touche parfois pas du tout. Le défi molenbeekois est donc grand. Si elle est possible, la création de véritables liens sociaux entre ces habitants qui vivent sur un même territoire sans réellement partager d’espace commun prendra du temps.

Une place dans la commune de Molenbeek, Bruxelles (Photo: Solange De Mesmaeker/ Mars 2013)
Une place dans la commune de Molenbeek, Bruxelles (Photo: Solange De Mesmaeker/ Mars 2013)
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