Derrière la com', les défaillances des services communaux de Charleroi

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Si elles n'étaient pas situées derrière la grille par laquelle élèves et parents se faufilent dans la cour de cette école de Charleroi, ces deux dalles déchaussées ne feraient pas si grand bruit. Mais précisément posées à cet endroit, elles se soulèvent les jours de pluie, finissant par éclabousser tous ceux qui y posent un pied. La directrice, qui préfère la discrétion:

"Cela amuse les enfants mais beaucoup moins leurs parents. J'ai informé du problème la Ville de Charleroi, à qui appartient le bâtiment, voici plusieurs mois. Mais à ce jour, aucun ouvrier n'est encore venu effectuer les réparations nécessaires."

Peu coûteuses, les opérations de réparation ne prendraient que quelques heures et apaiseraient les occupants du bâtiment et leurs proches. Tout bénéfice donc pour Charleroi, ville où le pouvoir politique et l'administration cherchent à redorer leur image.

Car elle est fortement écornée. A l'automne dernier, la campagne électorale en vue du scrutin communal a rappelé à quel point les Carolos étaient déçus de leur administration. Ils la taxent d'inefficacité, de lenteur et la représentent sous les traits d'un immense navire bien difficile à manoeuvrer. Le plus souvent, leur conviction par rapport à ces difficultés s'est installée au fil de réformes et de réorganisations malheureuses ou qui ne venaient tout simplement pas. Dans l'excitation de la campagne, les différents candidats - y compris Paul Magnette, désigné bourgmestre quelques semaines plus tard - s'étaient engagés à prendre le problème à bras-le-corps.

Poteaux et câbles électriques s'entremêlent (Photo: Cameron Russell/ Juin 2009/ Flickr-CC)

Poteaux et câbles électriques s'entremêlent (Photo: Cameron Russell/ Juin 2009/ Flickr-CC)

Un magasin bien mal rangé

Par endroits, des surveillantes de garderie doivent s'occuper de deux enfants et d'autres d'une quarantaine. Sans que rien ne le justifie

Les défaillances des services communaux sautent aux yeux des Carolos lorsqu'ils constatent que des chantiers s'étalent sur des périodes interminables parce que des pièces n'ont pas été correctement commandées. Lorsque eux-mêmes ou certaines de leurs connaissances doivent attendre douze mois - soit bien plus que les trois à quatre mois traditionnels dans d'autres communes périphériques - avant de recevoir un permis de bâtir. Quand des employés administratifs ou des instituteurs sont eux-mêmes obligés de mettre la main à la pâte pour repeindre les locaux dans lesquels ils travaillent. Ou quand le mercredi après-midi, par endroits, des surveillantes de garderie doivent s'occuper de deux enfants et d'autres d'une quarantaine sans que rien a priori ne justifie cette disproportion.

Certaines des difficultés actuelles datent depuis plusieurs années. Début 2000, le collège avait par exemple décidé de fusionner l'ensemble des magasins communaux. Autrement dit de réunir en un seul lieu l'ensemble des pièces nécessaires au travail des divers services techniques, qu'il s'agisse de celles utiles aux plombiers, électriciens, chauffagistes ou peintres de la Ville.

Les déménagements successifs ont bien eu lieu. Mais le rapprochement n'a jamais été concrétisé par une organisation qui permette au service de fonctionner véritablement comme un tout. Aucun des magasiniers ne connait par exemple le nom et la description de chacune des milliers de pièces qui s'y trouvent entreposées, et aucun catalogue liant un type de matériel avec un numéro d'identification n'a été établi pour les aider. En conséquence, des demandes des équipes techniques débouchent sur des commandes superflues de matériel.

Et lorsque les pièces arrivent au magasin, le personnel victime de sa méconnaissance de l'ensemble des pièces, ne prévient parfois pas le service concerné. Un employé communal:

"Ces délais successifs favorisent les erreurs et les confusions. Il arrive ainsi que des ouvriers lassés d'attendre du matériel qui leur est nécessaire viennent puiser dans des lots qui ne leur sont pas destinés.

Dans ces conditions, des pièces sont perpétuellement en commande. Et des chantiers dans les bâtiments communaux ou les écoles s'étirent durant de longs mois."

Les as de la bureautique

La moitié des services communaux utilise Open Office, l'autre Microsoft. Voyez comme ça complique l'échange de documents

Certains responsables politiques ont manqué de temps pour faire aboutir des réformes qu'ils portaient. L'ancien échevin carolo de l'Informatique, Paul Ficheroulle a quitté ses fonctions en décembre 2012 sans avoir pu mettre complètement l'administration sur la voie des logiciels libres. Ce faisant, il a provoqué un désordre supplémentaire au sein des services communaux. Une bonne moitié de ceux-ci a adopté en effet la suite Open Office mais l'autre continue d'utiliser son équivalent Microsoft.

Entre les deux, les échanges sont parfois compliqués. Les documents ne franchissent le clivage informatique qu'au prix de quelques déstructurations. Un fonctionnaire:

"Ce n'est pas l'idéal pour travailler. Il faut parfois user d'astuces pour parvenir à envoyer une version valable."

Les défaillances de services communaux ont diverses causes. Le sommet de l'administration, composé de huit directions, a notamment perdu plusieurs directeurs. Ecartés dans la foulée de l'éclatement des affaires politico-judiciaires qui ont secoué la métropole en 2006 et 2007 ou mis à la pension, ils n'ont pas encore été remplacés. Des services manquent cruellement de personnel. Sous plan de gestion, la Ville ne peut engager qu'avec l'aval des autorités régionales. En outre, l'administration pâtit de procédures désuètes et de réformes mal calibrées qui soulignent le manque de vision dont elle est la victime.

Enfin, de cette suite de maux découle le découragement qui parcourt une partie du personnel. En arrivant Paul Magnette avait-il conscience de l'ampleur de la tâche qui attendait sa nouvelle équipe? S'il ne s'en doutait pas, ses premiers mois au sein de l'hôtel de ville lui auront sans doute permis d'écarter l'idée que les problèmes de l'administration se résoudront en trois coups de cuiller à pots.

Comme quoi, on n'est parfois pas bien loin de l'épopée bureaucratique d'un certain Astérix dans le dessin-animé "Les douze travaux d'Astérix":