Déçu, le film carolo "Marbie" questionne l'aide publique belge à l'industrie du cinéma

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Depuis le début de l’aventure, le film "Marbie, star de Couillu les deux églises" ne cesse de faire parler de lui. 100% carolo, faisant appel à toutes les bonnes volontés, le film a d'emblée affirmé son objectif: changer les regards sur une région défavorisée, sinistrée, lui donner "une nouvelle image, dynamique et humaine. Celle d’une ville qui permettrait aux acteurs régionaux d’aller de l’avant".

Le tout, en suscitant un mouvement de solidarité de la part des citoyens et des entreprises de la région, invités à financer ce film amateur dont le coût est évalué à 1,5 millions d’euros, production et post-production comprises (montage, promotion, distribution). Voici les premières images:

"Marbie", c'est Dominique Smeets, alias Lizon Lalou, comédienne et réalisatrice. Avec son producteur de compagnon, Dominique Dubuisson, elle choisit de se lancer dans la réalisation de ce premier long-métrage. Les deux Dominique peuvent compter sur un large soutien des habitants et des entreprises locales, mobilisés dès mai 2009 - avant même les premières prises de vue - au travers d'une campagne de promotion du film menée dans la presse régionale. Pour 125 euros, les coproducteurs citoyens peuvent acheter une des 12.000 parts du film.

Cette stratégie permet de lever près de 350.000 euros (y compris la subvention de 50.000 euros accordée par le département Tourisme de la Région wallonne en mars 2011) auquel s’ajoutent 146.000 euros sous forme de "Tax Shelters". Comme le précise la société de production Nexus Factory:

"[...] littéralement Abri Fiscal, est un incitant fiscal destiné à encourager la production d’œuvres audiovisuelles et cinématographiques en Belgique.

Ce mécanisme fédéral permet à une entreprise qui souhaite investir dans ce secteur de profiter d’une exonération de ses bénéfices réservés imposables à concurrence de 150% des sommes effectivement versées."

Rudy Lange, patron d’une entreprise qui vend vérandas et abris de piscine, y investit personnellement 8.000 euros. Il décide de ne pas faire jouer le système du Tax Shelter:

"C’était un choix personnel que je tenais à assumer personnellement, sans y entraîner mon entreprise qui, à l’époque, ne faisait pas de bénéfice. Je trouve la démarche entrepreneuriale de Dominique Dubuisson extraordinaire.

J’aime bien l’audace du projet. Je le trouve ambitieux et décalé. Je trouve que les gens ne sont pas assez fous et j’ai eu un vrai coup de cœur pour ce projet."

Refus

L'équipe du film introduit aussi une demande d'aide auprès de Wallimage, fonds régional d'investissement dans l'audiovisuel dirigé par Philippe Reynaert. Mais le soutien financier de 100.000 euros demandé leur est refusé. En mars 2013, Dominique Dubuisson confiait sa déception au journal Le Soir:

"Ce qui me gêne le plus, ce n’est pas le refus de Wallimage. Ce que je n’accepte pas, c’est qu’on refuse de soutenir notre film en argumentant sa non rentabilité. J’aimerais savoir de quelle rentabilité parle Wallimage.

En 2012, Ernest et Célestine, le film belge francophone qui a fait le plus d’entrées en Belgique, en a fait seulement 62.000."

Cette coproduction belgo-franco-luxembourgeoise, César 2013 du meilleur film d’animation, a réalisé 90.000 entrées en Belgique (chiffre fin mars 2013) et 10 fois plus en France. Wallimage l’a cofinancé à hauteur de 300.000 euros, pour des retombées évaluées précisément à 919.534 euros. Soit 307% du financement consenti.

Wallimage

Philippe Reynaert: 'En moyenne, nous intervenons à raison de 200 à 300.000 euros par film'

Philippe Reynaert continue de juger le projet Marbie "très sympathique, mais hors-cadre et risqué, pour eux [les producteurs]". Mais donc, malgré l'engouement populaire autour du film carolo, quels sont les critères justifiant l’intervention des structures publiques financées par le contribuable?

Le directeur de Wallimage précise le point de vue de son institution:

"La clé principale du tri est ‘que vont-ils dépenser en Wallonie, dans l’industrie du cinéma’? Nous considérons les salaires des comédiens, techniciens, décorateurs, écrivains; ainsi les factures émanant de studios de montage, de mixage.

Au début, toutes les dépenses se faisaient sur des personnes physiques, parce qu’il n’y avait pas d’industrie technique. Nous avons tenté de favoriser la création de cette industrie qui représente des salaires. Le cercle vertueux a commencé à décoller."

Pour Philippe Reynaert, l'impact est évident:

"En 12 ans, une petite centaine de sociétés de services audiovisuels ont été créées et se sont un peu agglomérées. Le soutien de Wallimage a aussi un impact macroéconomique: les 100 euros apportés par Wallimage, devenus 300 en dépenses éligibles, rapportent 100 en impôts et en TVA.

Le Gouvernement wallon a constaté que le mécanisme est budgétairement neutre depuis cinq ans et qu’il suscite des créations d’emplois.

Nous disposons d’un budget annuel de 5,5 millions d’euros. Aujourd’hui, on a beaucoup plus de demande que d’argent à injecter, parce qu’on ne veut pas saupoudrer. En moyenne, nous intervenons à raison de 200 à 300.000 euros par film."

Sans ce système, les trois fédérations de prestataires de services audiovisuel n’auraient sans doute jamais vu le jour: le Pôle Image de Liège, le pôle construit autour des éditions Dupuis à Marcinelle et à Genval, d'une structure appréciées des Bruxellois désireux d’obtenir l’aide de Wallimage, mais peu disposés à faire trop de kilomètres.

À Liège, vingt-neuf entreprises sont réunies dans une ancienne usine de tabac. Le directeur de Wallimage insiste:

"Selon les périodes, il y a toujours un minimum de 250 personnes qui travaillent au Pôle Image. Parfois, il y en a 400. Beaucoup de ces personnes ne sont pas très qualifiées et désormais, Technifutur organise une formation à destination des futurs techniciens.

Beaucoup des participants à ces formations n’ont pas terminé leurs études secondaires, mais sont nés avec une console de jeux dans les mains. Ils se forment de façon très performante."

Une rangée de sièges de cinéma (Photo: Humberto Marum/ Mai 2006/ Flickr-CC)

Une rangée de sièges de cinéma (Photo: Humberto Marum/ Mai 2006/ Flickr-CC)

Films non "rentables"

Le système génère donc activités économiques et emploi, nous dit-on. Pour autant, les films réalisés en Belgique sont-ils rentables? Philippe Reynaert:

"En moyenne, un film coûte 5 millions d’euros et malheureusement, peu de films font des bénéfices. Or, les producteurs ne remboursent Wallimage que s’ils en font. Si on devait être évalués sur l’argent qu’on ramène en recettes, on serait mort depuis longtemps."

Notons toutefois que les films français semblent logés à même enseigne. D’après l’hebdomadaire Le Film français cité dans par Le Monde: "pendant l’année écoulée [2012] aucun film français n'a amorti ses investissements par sa seule carrière en salles". 

Tax Shelter à la Chambre

Les textes légaux relatifs au Tax Shelter ont été modifiés pour garantir un rendement toujours plus important aux entreprises

Avec l'apparition en 2004 cet incitant fiscal complexe qu'est le Tax Shelter, des structures intermédiaires ont vu le jour afin d'offrir leurs services aux entreprises désireuses de bénéficier de l'avantage fiscal, ainsi qu'aux producteurs de films.

Stéphane Debande, directeur de Cinéfinance, une de ces sociétés intermédiaires, estime:

"En-dehors des banques et des producteurs qui traitent en direct avec des investisseurs, il doit y avoir une petite dizaine de ces intermédiaires en Belgique francophone. En 2012, 180 millions d’euros ont été investis en Tax Shelters en Belgique, mais le ratio nord sud précis n’est pas disponible. Il semble que l’activité néerlandophone soit majoritaire (65-35, voire même 70-30).

Dans une conjoncture économique peu favorable, on note néanmoins une progression, puisqu’en 2011, le montant global des sommes investies en Tax Shelters s’élevait à 150 millions."

Les textes légaux relatifs au Tax Shelter ont fait l'objet de plusieurs modifications afin de satisfaire toujours plus les entreprises en leur garantissant un rendement toujours plus important. À telle enseigne que le système connaît aujourd'hui des dérives dénoncées par les professionnels du cinéma. Début mars, des représentants des différents secteurs étaient invités à la commission des Finances de la Chambre des représentants.

Le réalisateur Jaco Van Dormael, entendu le 19 mars 2013:

"Le Tax Shelter est un mécanisme formidable et indispensable sans lequel deux films sur trois ne se feraient pas, mais les dérives du Tax Shelter proviennent des promesses de rendements de plus en plus importants offerts aux investisseurs. [...]

Pour pérenniser le Tax Shelter, il est indispensable d'enrayer les dérives et de retrouver la philosophie originelle de la loi en offrant un rendement identique à tous les investisseurs, quel que soit le film, ce qui permettra un équilibre dans la diversité des films."

Par ailleurs, certaines sociétés intermédiaires, des cinéastes, les fédérations de producteurs de films (fictions et documentaires)… tous plaident pour la mise en place d’un système d’agrément et de contrôle des sociétés d’intermédiation.

Du côté de Charleroi, la blonde pétillante et naïve Marbie semble bien décidée à crever les écrans. Bien qu’il manque encore 200.000 euros pour terminer la post-production, elle est déjà assurée d’être diffusée dans les cinq complexes de Cinépointcom. À Charleroi, évidemment, mais aussi à Verviers, Bastogne, Libramont et Marche. Mais cette question de la distribution et de la diffusion des films est un autre vaste débat.