Le professeur Jean-Michel Foidart: "Une césarienne une fois égale une césarienne toujours"

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Jean-Michel Foidart a été élu Wallon de l'année 2011 par l’Institut Destrée. Mais il est surtout docteur en médecine, chirurgie et accouchements, co-fondateur des sociétés pharmaceutiques Mithra et Utéron. Il a été de 1996 à 2011 Chef du Département de Gynécologie-Obstétrique et de Sénologie de l'Université de Liège. Ce clinicien et chercheur est enfin président du Collège de médecins pour la mère et le nouveau-né.

Le professeur jean-Marie Foidart (Photo: Droits réservés)

Le professeur Jean-Michel Foidart (Photo: Droits réservés)

De plus en plus de césariennes en Belgique, est-ce un phénomène inquiétant ?

"En Amérique latine, les cliniques privées avoisinent des taux de 80% de césariennes. Là, il n’y a que les pauvres qui accouchent par voie naturelle! La culture latino-américaine imagine qu’éviter l’accouchement permettra de garder un périnée intact, avec moins de délabrements des tissus, pas de prolapsus (descente d’organes, NDLR), moins de détérioration du corps à la ménopause. C’est une hérésie, c’est la grossesse qui distend les structures musculaires et ligamentaires, pas l’accouchement proprement dit."

Un accoucheur peut-il refuser une césarienne ?

"Les patients ont le droit de choisir le type de médecine qu’ils veulent et les médecins ont le droit de refuser des traitements qu’ils jugent inadaptés. Si après avoir correctement informé la patiente, l’obstétricien n’est pas d’accord avec sa décision, hormis dans un cas d’urgence, il peut passer la main. Le médecin ne doit pas vaincre mais convaincre. Ce qui importe, c’est que la patiente soit convaincue d’obtenir le meilleur traitement pour elle.

Elle doit être consciente des conséquences à court et long terme d’une césarienne."

A savoir ?

"A court terme, il y a un petit peu plus de risques d’infection et de complications chirurgicales mais les taux de complications sont faibles. A long terme, on peut en pointer deux.

S'il y a un lien entre des accouchements provoqués et les césariennes? C’est évident

D’abord, on constate qu’en cas de nouvelle grossesse sur un utérus couturé et donc fragilisé, il y a une augmentation importante d’insertion placentaire basse. Le placenta pénètre trop profondément dans l’utérus, perfore le muscle et rentre dans les organes du petit bassin, vessie, intestins, etc. La vie de la mère est alors menacée. Ce risque est faible après une césarienne mais il augmente considérablement après deux ou trois césariennes. Il est donc important d’éviter une césarienne médicalement inutile, surtout pour un premier enfant car les risques sont disproportionnés par rapport au bénéfice retiré.

Ensuite, un utérus fragilisé peut se rompre plus facilement lors du deuxième accouchement. Ce risque n’est couvert dans des conditions optimales que par un petit nombre de services en Belgique. Dans les faits, le risque n’est pas pris et on repratique la césarienne. Au final, une césarienne une fois égale une césarienne toujours."

Le féminisme a-t-il amplifié la demande de césarienne, avec le droit de disposer de son corps ?

"C’est le discours adopté par les personnes qui veulent une césarienne dite de convenance: "c’est mon corps, j’ai le droit". Quand on regarde d’un peu plus loin, nos grands-mères ne pouvaient pas voter, nos mères ne pouvaient pas franchir les frontières ou ouvrir un compte en banque sans l’aval de l’époux. Ce sont des discriminations qu’on n’imagine plus. Quelle frustration de ne pas être l’égal du conjoint! Alors je comprends le droit à l’autonomie et à l’indépendance.

Le discours ne doit pas s’orienter vers un discours homme/femme, l’égalité des droits passe par une information objective et complète. Le médecin a la liberté de conscience mais il n’est pas là pour juger ou décider à la place des patientes."

Il y a un lien entre des accouchements provoqués et les césariennes ?

C’est évident. Une induction d’accouchement dans des conditions qui ne sont pas favorables entraine un état de travail prolongé, de la souffrance et de l’acidose, un état de grande fatigue, et enfin une souffrance fœtale qui impose de récupérer rapidement le bébé pour éviter des dégâts cérébraux. Une mauvaise décision impliquera de pratiquer une césarienne.

Les obstétriciens provoquent pourtant des accouchements pour des motifs parfois légers…

Le temps est passé où l’obstétricien était dévoué 365 nuits par an à ses patients: c’est une équipe désormais qui s'occupe de l’accouchement

"Vous mettez le doigt sur une constatation que l’AIM belge avait déjà démontré: certains médecins favorisent pour leur confort les accouchements pendant les jours et heures de travail, en dehors de leurs vacances.

La profession se féminise, les obstétriciens veulent organiser leur travail en fonction des contraintes conjugales, parentales, ils réclament le droit à une vie privée. Le temps est passé où l’obstétricien était dévoué 365 nuits par an à ses patients. Mais cette évolution doit s’opérer dans des conditions de sécurités optimales pour les patientes."

Comment ?

"Le travail en équipe permet à la fois de respecter les volontés des patientes, de leur offrir des soins de qualité sans mettre en danger le foetus et de garantir au praticien une vie privée. Vous avez alors des soins appropriés mais la personnalisation à outrance du praticien n’est plus garantie. C’est une équipe et non plus un seul praticien qui prend en charge l’accouchement."

C’est quasi une révolution culturelle car le lien de confiance n’est-il pas très important entre accouchée et accoucheur ?

"C’est un lien très fort et aussi un des aspects les plus chaleureux dans mon métier. Mais cultiver cette relation s’apparente à un sacerdoce car il faut en même temps respecter les contraintes physiologiques et ne pas induire les accouchements.

Combien de fois n’ai-je pas vu en expertise judiciaire un praticien qui allait partir en vacances et qui induisait cinq, six accouchements consécutifs en deux jours! Et comme la plupart se font sur un "fruit" pas tout à fait mûr, les césariennes se multiplient. Si la patiente connaissait les risques, l’augmentation de souffrance de son fœtus, je ne pense pas qu’elle accepterait."

Vous parlez "d’expertise judiciaire", La justice rentre-t-elle de plus en plus en salle d’accouchement ?

"C’est un phénomène en augmentation depuis une quinzaine d’années et la conséquence d’un sentiment souvent faux qu’une naissance se termine toujours bien. Tout le monde attend un bébé bien portant de 3,5 kilos. Quand il y a des complications, les gens sont démunis. Ils ne parviennent pas toujours à faire le tri entre un accouchement compliqué non fautif et les situations abracadabrantes où l’état de l’enfant est la conséquence d’une situation qu’on aurait pu éviter.

La judiciarisation de la médecine a entrainé une médecine défensive. Pour ne pas risquer d’être allumé ultérieurement, l’obstétricien adopte la mesure vécue comme la plus sécurisante, ce qui contribue aussi à l’augmentation de césariennes.

Le seul aspect positif de ce phénomène est que même l’obstétricien paternaliste, indépendant et individualiste devient plus enclin à collectiviser la responsabilité, à tenir compte de l’avis des autres, de l’équipe, des sages femmes et à passer la main si nécessaire. Sans judiciarisation, les centres MIC (Maternal Intensive Care) n’auraient pas connu le succès qu’ils connaissent."

Un bébé chevauche une cygogne (Photo: Jhayne/ Janvier 2006/ Flickr-CC)

Un bébé chevauche une cygogne (Photo: Jhayne/ Janvier 2006/ Flickr-CC)