De l'auto-critique sévère aux perspectives d'avenir: les journalistes web en Belgique francophone (3)

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Alors même que les journalistes managers vantent les mérites du journalisme digital et de ses infinies possibilités, les "petits" journalistes qui alimentent les sites web et autres écrans numériques semblent aujourd’hui encore appartenir au pôle dominé de leur profession.

Amandine Degand, chercheuse associée à l’Observatoire du récit médiatique (UCL) revient sur les résultats de sa recherche doctorale qui lui a permis de s’immerger dans 11 rédactions belges. Sur ce terrain, elle a pu rencontrer des web journalistes très critiques par rapport à leurs propres pratiques professionnelles.

Un homme à la sortie d'un tunnel, Granville Island. (Photo: Joshua Gardner/ Décembre 2004/ Flickr-CC)

Un homme à la sortie d'un tunnel, Granville Island. (Photo: Joshua Gardner/ Décembre 2004/ Flickr-CC)

Les journalistes en ligne sont en proie à une virulente critique, de la part de leurs collègues, mais aussi de la part de leur public d’internautes. Force est de constater que leur exposition à cette critique va avoir une forte incidence sur la façon dont les journalistes se considèrent eux-mêmes.

Comme en écho, on voit se développer chez eux de très nombreux discours auto-critiques. Ainsi, plusieurs journalistes web se définissent par la négative:

"Clairement, quand on me demande ce que je fais, je dis ‘je suis journaliste’. Mais je précise directement ‘je fais du petit journalisme’. Parce que je ne suis jamais sur le terrain. Je passe ma vie à mettre des trucs en ligne.

Je donne à peine quelques coups de fils à gauche et à droite et encore… c’est très rare. J’espère que je ne ferai pas toute ma carrière dans le web." (Journaliste web, Le Vif L’Express, Mars 2009).

Mise en perspective des résultats de l’enquête 

Lorsque j'ai exposé ce type de données face à des journalistes et des chercheurs français, leur réaction a souvent été de dire:

"Toutes les rédactions sont maintenant intégrées et multimédia! Le journalisme en ligne pur n’existe plus… pourquoi faire la distinction entre journalistes web et journalistes traditionnels?"

D’autres ont estimé que: "La réalité n’est plus celle-là aujourd’hui… les journalistes français sont bien plus optimistes! Ils ne font pas que du traitement de dépêches!"

Ma première réaction a été l’étonnement. En effet, il n’est pas rare de trouver sur la toile, belge ou française, des témoignages actuels de journalistes qui font purement du web, qui sont très critiques par rapport à leurs propres pratiques, au point, pour certains, d’envisager de démissionner, parfois désabusés ou même malmenés par leurs employeurs et d’autres encore qui dénoncent, avec humour, certaines absurdités de leur quotidien. Pour l'exemple:

"Quand j'écris deux papiers en simultané" (Photo: jaiunphysiquederadiofr.tumblr.com)

Cela dit, l’auto-critique acerbe que je viens de décrire semble en parfait contraste avec les discours "enchantés" qui vantent les mérites du web et de ses potentialités dans les nombreuses conférences et tables rondes sur l’avenir du journalisme. Est-ce à dire que les acteurs de terrain camouflent la réalité alors qu’ils viennent, gonflés d’enthousiasme, promouvoir les initiatives de leur média? Il faut plutôt y voir le reflet d’une réalité contrastée et morcelée.

Je voudrais donner partiellement raison à mes détracteurs. Et ce pour deux raisons.

Situation désespérée?

Au cours d'une interview, un journaliste web peut avoir un discours qui paraît complètement schizophrénique

Premièrement, la réalité est contrastée. D’abord parce qu’il est évident que le manager d’une rédaction en ligne n’aura pas le même discours que le petit pigiste qui copie-colle des dépêches. De plus, un même journaliste, au cours d’une interview, peut avoir un discours d'apparence complètement schizophrénique. Alors qu’ils sont extrêmement critiques et pessimistes à un moment donné, le seconde suivante, ils vont vouloir défendre bec et ongles leur profession et leur média.

Ce double processus de critique et de défense, donne le sentiment que les journalistes hésitent. Ils sont constamment pris entre leur volonté de dévoiler les faiblesses du journalisme en ligne tel qu’il est organisé dans certaines rédactions et leur volonté de défendre leurs propres qualités professionnelles, de défendre ces journalistes en ligne qui travaillent dur au sein d’une profession qui trop souvent les regarde de haut.

Les données recueillies sur le terrain dessinent à priori un tableau très sombre de la réalité quotidienne des web journalistes. Mais, à y regarder de plus près, elles revêtent également des facettes beaucoup plus positive. En effet, la critique, dans les discours, est toujours temporisée. Toute analyse trop alarmiste de la condition des journalistes en ligne est donc à proscrire… ou du moins à nuancer.

Il existe DES journalismes en ligne

Le journalisme 'grand public' sera plus facilement gratuit, réalisé à peu de frais et plus volontiers sensationnaliste

Deuxièmement, j’ai dressé le portrait d’un web journaliste belge jeune et déconsidéré au sein de son espace professionnel du fait de ses tâches de bureau qui vont du copié-collé pur et simple à l’édition plus poussée de contenus journalistiques. Mais ce résumé rapide ne doit pas faire oublier qu’il existe différentes formes de journalisme en ligne, comme, de façon générale, différentes formes de journalisme.

Sur le terrain belge, les activités d’animation de communautés deviennent de nouvelles pratiques normalisées. Elles permettent aux jeunes web journalistes de se familiariser avec la couverture en direct d’actualité, voire de tâter le terrain, au moyen de micro-caméras ou au travers d’outils tels que Cover it live, Twitter ou Storify. 

La Belgique accuse toutefois un certain retard en regard des avancées du journalisme web telles qu’elles peuvent être observées, en France par exemple. Sur ce terrain voisin, la pratique trouve désormais son expression dans le data journalisme (OWNI, Journalism++), dans les expériences de collaborations entre professionnels et amateurs mettant à profit une communauté d’internautes (Rue89, Citizenside, etc.) ou encore dans de nouvelles formes de récits dont le webdocumentaire est l’une des incarnations les plus vivaces. Ces expériences innovantes donnent, globalement, une image beaucoup plus dynamique du web journalisme.

On pourrait réinterpréter cette description désenchantée de la presse en ligne belge dans un cadre plus englobant qui verrait s’articuler différentes formes de journalisme sur un axe ou un continuum opposant, d’une part, un journalisme de "prestige", réalisé par des privilégiés pour un public privilégié, et d’autre part, un journalisme "grand public", qui est destiné à toucher une audience très large.

Axe d'opposition entre un journalisme de prestige et un journalisme grand public. (Photo: Amandine Degand/ 2012/ Infographie)

Axe d'opposition entre un journalisme de prestige et un journalisme grand public. (Photo: Amandine Degand/ 2012/ Infographie)

Ce journalisme "grand public" sera plus facilement gratuit et réalisé à peu de frais, via un retraitement de l’information produite par d’autres. Il sera plus volontiers sensationnaliste. Il pourrait être réalisé par des journalistes peu expérimentés, voire par le grand public lui-même. Dans le pire des cas, il pourrait même être le fruit d’une automatisation du travail d’éditorialisation.

C’est de ce côté du continuum qu’on retrouve la plupart des journalistes que j'ai rencontré dans les rédactions de Belgique francophone: des journalistes de talents, un peu idéalistes, mais qui pour toutes sortes de raisons (économiques notamment), sont confinés dans des tâches peu valorisées au sein de leur espace profession.

Du côté des médias de prestige, on peut placer toute une génération de mooks, tels que la revue XXI. Ses fondateurs viennent de publier leur ‘Manifeste’ qui prône un autre journalisme, utile et sans publicité. Une réponse toute faite qui paraîtra sans-doute un brin élitiste aux yeux de la profession. Voire carrément prétentieux. Il a néanmoins le mérite de mettre en mots, d’apporter sa pierre à la réflexion collective, grand dialogue dans lequel les journalistes affirment et peaufinent sans cesse leur identité professionnelle. Pour mieux la faire évoluer.

Les deux premiers volets de cette série sur "Les réalités des journalistes web en Belgique" sont accessibles via les liens suivant:

[1] Les journalistes belges face au Web: "Je suis un journaliste frustré"
[2] Exclus et surexposés, les journalistes Web belges jongleurs de paradoxes