Les journalistes belges face au Web: "Je suis un journaliste frustré" (1)

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Les profils journalistiques nés avec Internet suscitent toutes sortes d’inquiétudes. De la part des associations professionnelles d’abord, soucieuses de leurs statuts, de leurs rémunérations ou de leur bien-être au travail. Mais aussi de la part de penseurs et de chercheurs, interpellés par la crise que traverse la profession et inquiets pour l’avenir de l’information, de sa diversité et de sa qualité.

La chercheuse Amandine Degand (UCL) revient sur les résultats de son enquête ethnographique menée dans 11 rédactions belges. Elle dépeint le portrait d’une génération de (web) journalistes désenchantés.

Un visage en papier plié (Foto: Origami_madness/ Juillet 2008/ Flickr-CC)

Un visage en papier plié (Foto: Origami_madness/ Juillet 2008/ Flickr-CC)

Les rédactions sont des "ossuaires de rêves brisés". C’est l’image qui reflète sans doute le mieux la réalité vécue par les journalistes contemporains. Et pourtant, cette image a 43 ans. Elle est issue d’un rapport canadien qui s’interroge sur la concentration des entreprises de presse, le rapport Davey publié en 1970. Une décennie plus tard, le rapport Kent indique que la situation s’est empirée: l’ossuaire est devenu une "nécropole", et la qualité des productions journalistiques diminue.

Depuis longtemps déjà, les études sur le journalisme ont montré combien leur objet était à l’origine de nombreuses déceptions. Dans les 11 rédactions belges que j’ai pu visiter, le désenchantement apparaît plus vif que jamais. Presque révoltant. L’un des journalistes les plus désabusés que j’ai pu rencontrer me disait d’ailleurs:

"Je ne dis pas que des choses négatives, mais je trouve qu’il faudrait quasiment écrire un bouquin là-dessus, sur la condition [du journaliste web]. Moi j’ignorais tout de cette condition avant de l’être bien évidemment. Mais c’est tellement hallucinant que je trouve qu’il faudrait quasi écrire un bouquin là-dessus." (Journaliste web, La Libre Belgique/La Dernière Heure, novembre 2009).

Ce désenchantement, il faut néanmoins en relativiser le caractère exceptionnel. Le phénomène n’est ni nouveau, ni isolé. Il doit être décrypté dans sa continuité. Et l’un des éléments à considérer est le décalage croissant entre la représentation du journalisme et sa traduction dans la réalité.

Le fameux "mythe" journalistique

La plupart des journalistes réalisent régulièrement des heures supplémentaires non rémunérées

La profession journalistique a, depuis ses débuts, nourrit les fantasmes de fictions en tous genres. L’une des figures les plus marquantes de notre imaginaire collectif est sans doute celle du journaliste justicier, traquant politiciens véreux et trafiquants, d’aventures en aventures. En Belgique, ces clichés prennent une résonance particulière, alors qu’une des mascottes nationales les plus encrées n’est autre que Tintin, reporter du Petit "Vingtième".

Tintin incarne à merveille cet acteur de terrain, dévoué au point de risquer sa vie pour une enquête et faisant preuve d’une moralité sans faille dans chacune de ses décisions. Face à autant de vertus, une simple question me vient à l’esprit: existe-t-il le moindre point commun entre cette figure stéréotypée et celle du journaliste en ligne dont les papiers se consomment durant la pause déjeuner?

Pourtant: heures supplémentaires et dévouement

Dans les rédactions belges étudiées, il apparaît que le terrain est bien souvent remplacé par l’arrière salle d’une rédaction. Le web étant un média de l’immédiat, il requiert une continuelle actualisation. Celle-ci est réalisée par une armée de petites mains engluées sur leurs claviers et confinées, la plupart du temps, dans des tâches de retraitement d’une information produite par d’autres.

La notion de dévouement par contre semble très présente dans les rédactions visitées. La plupart des journalistes réalisent régulièrement des heures supplémentaires non rémunérées. Beaucoup d’entre eux mangent devant leurs écrans. Une journaliste évoque à ce sujet de grands moments d’informations dont elle se souvient dans sa carrière:

"Tu as d’abord une phrase et puis… tu dois être réactif. Il ne s’agit pas qu’à ce moment-là tu sois en train de manger un spaghetti!" (Journaliste web, Le Soir, juin 2009)

Plusieurs journalistes se disent également prêts à passer la nuit à leur poste si une information de tout premier plan se présentait. Quant à la moralité, elle entraîne des interprétations très contrastées, des plus optimistes aux plus résignées:

"Je suis entre les ordres qu’on me donne et l’éthique que je pense être mienne. […] Au début, j’avais des états d’âme. Je me disais ‘ça, ça ne peut pas être sur le site’. Tu vois, j’essayais d’avoir une espèce de ligne de conduite morale, journalistique derrière, mais.... pfff, j’ai arrêté de faire ça. Maintenant, je travaille comme un robot. Je fais ce qu’on me dit." (Journaliste web anonymisé, 2009).

Vers une amélioration de la condition du journaliste web?

J'ai passé des coups de fils dans les rédactions, pour savoir si les résultats de mon enquête étaient obsolètes: étonnamment, pas tant que ça

Dans les études scientifiques sur le sujet, les journalistes web sont tours à tours dépeints comme des journalistes de seconde zone ou de seconde main, déconsidérés par leurs collègues des médias traditionnels. De manière générale, les journalistes web que nous avons rencontrés depuis la fin 2009 ont corroboré cette description. Mais ils estimaient déjà que les stratégies de convergence allaient contribuer à améliorer leur sort.

"Le web, ça bouge tellement vite que ce que je te dis maintenant, c’est peut-être complètement dépassé dans 6 mois." (Journaliste web, Le Vif L’Express, Janvier 2010)

La réalité semble insaisissable. Peut-on vraiment s’en tenir à ces constats de désenchantement de la profession alors que les profils de postes relatifs au web ne sont pas encore stabilisés et que leurs charges ne cessent de se complexifier? Les journalistes web d’aujourd’hui sont-ils toujours ces "forçats de l’info" décrits par Xavier Ternisien pour Lemonde.fr en 2009?

Amandine Degand, chercheuse (UCL). (Photo: Amandine Degand)

Amandine Degand, chercheuse (UCL)

En 2012, j'ai passé quelques coups de fils dans les rédactions, pour savoir si les résultats de mon enquête à peine couchés sur papier étaient déjà obsolètes. A mon grand étonnement, pas tant que ça finalement. De manière générale, les collaborations entre le web et les autres journalistes des rédactions sont devenues un peu plus fluides. La production d’articles spécifiques pour le net semble s’être accrue, mais le matériau de base des équipes web reste la dépêche d’agence. On peut donc en conclure que la plupart des journalistes web restent associés au pôle dominé de leur profession (Estienne, 2007).

Oscillant entre déception, résignation et enthousiasme, ils continuent d’occuper leurs postes tout en rêvant à un avenir meilleur, plus en phase avec leur représentation initiale (et sans doute utopiste) de la profession. Mais bien entendu, ce portrait de synthèse n’est en rien monolithique.

Mercredi 13 février 2013, nous publierons le deuxième volet des principaux résultats de l'enquête ethnographique de la chercheuse Amandine Degand sur les réalités des journalistes en ligne. A la fois exclus des tâches valorisées dans la profession et pourtant exposés plus que les autres journalistes aux critiques et aux risques d'erreurs, ils se doivent de jongler avec les paradoxes.