Derrière les projecteurs de la RTBF, la réalité et le malaise du service public (1)

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Y'aurait-il un malaise au sein de la rédaction de la RTBF? Plusieurs éléments poussent à le croire. D'abord, il y a le nouveau contrat de gestion. Jean-Paul Philippot, l'administrateur général de l'entreprise publique, a clairement annoncé une réduction des effectifs à la RTBF. Début janvier 2013, il déclarait au journal L’Avenir:

"Mais en 2017, il y aura clairement moins d’effectifs à la RTBF. Pas de licenciements. Mais des départs anticipés volontaires, notamment. Et l’entreprise devra être plus efficace avec moins d’effectifs. [...]

Il ne faut pas nous demander d’être promoteur d’emplois quand on nous sous-finance. L’entreprise recrutera encore mais moins que le nombre de départs."

Ensuite, il y a eu la bouteille à la mer d'un pigiste anonyme de la RTBF. Dans ce témoignage, l'auteur du texte mettait en cause la politique de gestion des ressources humaines de la RTBF, causant de "nombreuses souffrances" auprès du personnel et cantonnant les journalistes "au statut de pigiste longue durée".

Pleine lune au dessus de la tour Reyers (VRT-RTBF), Bruxelles. (Photo: fabonthemoon/ Décembre 2003/ Flickr-CC)

Pleine lune au dessus de la tour Reyers (VRT-RTBF), Bruxelles. (Photo: fabonthemoon/ Décembre 2003/ Flickr-CC)

Apache a voulu en savoir plus sur la réalité de cette lettre et a souhaité prolonger la réflexion en interrogeant des journalistes qui travaillent ou ont travaillé pour le service public. Et il apparaît que ce document n'est rien en comparaison avec ce qui se passe en réalité au sein de la RTBF.

Mais dans ce premier volet, plantons le décor. François Louis, président de la SDJ (Société des Journalistes) de la RTBF, a accepté de répondre à nos questions.

Dans le contrat de gestion, Jean-Paul Philippot évoque des économies à faire avec moins de personnel et des départs volontaires. Pensez-vous que ces départs vont concerner la rédaction?

François Louis: "À cette heure-ci, on ne sait pas si l'information va contribuer à l'effort. Il est probable que ce soit le cas car ça l'a déjà été. Depuis dix ans, la RTBF réduit son personnel. En dix ans, on est passé de près de 2.600 personnes à 2.000 aujourd'hui. C'est énorme mine de rien.

Jusqu'en 2009, l'information a été relativement ménagée. Les effectifs ont été globalement maintenus parce qu'on a augmenté les missions de l'information: le développement du site web, davantage de journaux à réaliser tant en radio qu'en télé. Mais depuis 2009, il y a eu de nouveaux départs non-remplacés. Pour l'ensemble de la RTBF, on remplaçait une personne sur trois, une sur deux dans les rédactions."

 

Sait-on estimer ces départs de journalistes de la RTBF depuis 2009?

"Le nombre de journalistes de terrain est resté pratiquement le même. Jusqu’à présent, ce sont surtout les fonctions de soutien technique à l’info qui ont trinqué : assistants, documentalistes, techniciens... Mais l’augmentation du travail a été spectaculaire au cours de ces dernières années. La productivité des journalistes a été multipliée par deux."

Les temps changent

En lien avec cette intensification du travail des journalistes: y'a-t-il des choses qu'on ne fait plus aujourd'hui à la RTBF en matière d'information?

On a un peu moins de temps pour faire le même travail qu'on faisait il y a dix ans. On a moins de temps pour lire la presse, pour préparer ou dépiauter un dossier avant de faire des interviews, de traîner à la fin d'un conseil communal pour discuter avec des élus parce qu'on doit rentrer daredare à la rédaction et monter son sujet. On travaille plus, et plus vite. Donc on a moins de temps pour approfondir l'information: nourrir son carnet d'adresses, investiguer en profondeur, découvrir des dossiers...

Quant à ce texte d'un pigiste RTBF anonyme, la "bouteille à la mer", qu'en avez-vous pensé?

Il y a plus de pigistes aujourd'hui à la RTBF qu'il y a dix ans. Et ce ne sont pas des conditions idéales pour produire une information de qualité.

"Je ne sais pas d'où vient ce document, ni qui l'a écrit. A vrai dire, je suis un peu mal à l'aise. Parce que j'ai un petit doute par rapport à ce document. C'est manifestement le témoignage de quelqu'un qui connaît très bien la maison de l'intérieur, mais je ne suis pas certain que ce soit un journaliste, ni que cela émane d'un pigiste. Ce qui ne veut pas dire que tout est faux, mais je préfère ne pas me prononcer sur ce qui est dit dans ce texte en lui-même...

Par contre, je peux vous parler des pigistes. Il y a plus de pigistes aujourd'hui à la RTBF qu'il y a dix ans. A ce sujet, la position de la SDJ a toujours été très claire: ce ne sont pas des conditions idéales pour produire une information de qualité. Tout simplement, parce que la précarité liée à la peur du lendemain ne facilite pas l’indépendance d’esprit, mais rend les pigistes plus vulnérables face aux pressions extérieures."

Néanmoins, il y a quelques constats qu'on peut tirer de ce texte comme la place de plus en plus prédominante de "l'infotainement". (Concept de programme mélangeant information et divertissement, NDLR)

Sur le concept "d'infotainement", c'est vrai qu'une émission comme "On n'est pas des pigeons" utilise un ton qu'on n'aurait pas vu sur la RTBF il y a dix ou vingt ans. Ce n'est pas une émission qui déshonore la RTBF dans cette tranche de début de soirée. Plus globalement, je n'ai pas l'impression que les autres créneaux d'information soient touchés par ce phénomène.

Quand j'écoute les journaux du matin sur Vivacité ou sur La Première, je n'ai pas l'impression qu'on glisse sur cette pente. Le concept est limité au début de soirée en télévision et je ne suis pas inquiet pour le moment par cette tendance.

Pressions insidieuses

Est-ce que vous ressentez une pression de l'audience, ne serait-ce que dans les choix des sujets?

La pression pour l’audience peut prendre des formes détournées, plus insidieuses

Dans les choix des sujets, en radio, certainement pas. C’est peut-être un peu plus le cas en télévision parce que les journaux des deux chaînes sont en concurrence frontale pour se partager l’essentiel de l’audience. Mais la pression pour l’audience peut prendre des formes détournées, plus insidieuses.

Comme, par exemple, la publication par la hiérarchie de communiqués à chaque sortie des chiffres d’audience du CIM. Ce qui induit une certaine culture du chiffre. Cela dit, nous journalistes, nous ne crachons pas sur l’audience. Savoir que votre travail touche un très grand nombre de personnes, c’est gratifiant. L’important, c’est de ne pas en faire le premier critère, voire le seul, de la hiérarchisation de l’information.

Président de la SDJ, est-ce un rôle facile à tenir entre les inquiétudes des journalistes et les demandes de la direction?

Dans cette période de grand changement, les journalistes souffrent pas mal, et c'est à nous de porter et de faire part de ces difficultés et ces souffrances à la hiérarchie qui ne comprend pas toujours nos revendications, qui a ses propres objectifs financiers.

Cela nous arrive de nous disputer avec nos chefs, c'est clair qu'on n'est pas toujours d'accord sur les objectifs, sur la manière de les atteindre. Être président de la SDJ, c'est une fonction de frictions entre les journalistes et la hiérarchie, entre les différents départements de l'info, la radio d'un côté, la télé de l'autre. Au fond, il faut faire preuve de pas mal de diplomatie.

Vendredi 1er février 2013, nous publierons le deuxième volet de ce dossier consacré aux malaises au sein de la rédaction de la RTBF. Dans cette enquête, nous verrons comment ce que décrit le texte de la bouteille d'un pigiste à la RTBF n'est rien en comparaison avec ce qui se passe réellement au sein de l’entreprise publique.