Jan Peumans (N-VA) : "Bien évidemment que nous sommes séparatistes"

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Jan Peumans, le président du parlement flamand, a une théorie. Celle d'une hélice qui ne cesse plus de tourner. Lancée doucement dans le courant des années 70, son mouvement illustre les constantes modifications structurelles que la Belgique connaît depuis lors. "La N-VA traduit des choses tapies dans le ventre de la Flandre. Et beaucoup de personnes ne l'ont pas encore compris. Dont les médias."

Jan Peumans lors du 84e pèlerinage de l'Yser, Diksmude. (Photo: Eric Herchaft/ août 2011/ Reporters)

Jan Peumans lors du 84e pèlerinage de l'Yser, Diksmude. (Photo: Eric Herchaft/ août 2011/ Reporters)

Jan Peumans s'est un peu fâché le week end dernier. Le président du parlement flamand n'a pas été très content de voir l'impact que son interview publiée sur Apache a eu dans les autres médias francophones du pays. Les principaux extraits de notre entretien avec lui se sont retrouvés relayés par les sites du soir.be, de lalibre.be et de la dh.be

Vendredi 25 janvier 2013, nous avions fait le choix de traduire et publier en français le volet communautaire de notre entretien avec lui. D'un point de vue éditorial et au regard de notre audience francophone, c'était la partie que nous avions jugé la plus intéressante à traduire. La version complète de son interview étant quant à elle disponible dans sa totalité sur la partie néerlandophone de notre site. Et ceci était clairement mentionné à deux reprises, au début et en fin de l'article.

Afin de la replacer dans son contexte originel, la voici traduite dans sa totalité

Avec Jan Peumans, nous avons voulu évoquer certaines questions qui ont récemment agité la rue de la Loi. Comme par exemple, la nomination de Jan Biers au poste gouverneur de la province de Flandre-Orientale, que l'Open VLD a désiré faire trainer le plus longtemps possible.

Votre parti désire nommer un gouverneur indépendant. Mais n'est-on qu'on pas plutôt face à une manoeuvre politique dans ce dossier?

Jan Peumans: "Tout le monde sait que les gouverneurs des provinces sont désignés par les partis politiques du pays. Lors des négociations de 2009, il avait été décidé d'attribuer la province de Flandre-Orientale à la N-VA. Mais contrairement aux habitudes, on ne voulait pas y placer une figure connue du parti. J'ai été agréablement surpris du choix pour Jan Bries: c'est un homme compétent et il n'a pas de carte de parti. [...]

Pour être honnête, je trouve que le battage médiatique autour de toute cette affaire est exagéré. Les journalistes ont certainement des choses à dire à ce sujet, mais ça ne veut pas dire que l'on doive, nous les politiques, sans cesse s'en préoccuper. Si cette nomination n'était pas venue de la N-VA, personne n'aurait rien dit.

C'est pourquoi j'ai aussi été contre l'idée de lancer un débat en séance plénière au sujet de Bries au parlement flamand. Mais pour ce qui est de savoir comment mon parti l'a choisi, je n'en sais rien. Je n'ai pas été impliqué dans sa nomination, je n'appartiens pas aux hautes sphères du parti.

Vous ne faites pas partie des hautes sphères de la N-VA ?

"Non. Je suis bien présent dans la direction du parti, ainsi que dans le conseil, mais je ne suis plus vice-président. Je l'ai été, jusqu'à ce que Bart De Wever me nomme à cette fonction d'apparat (il rit). C'est maintenant Ben Weyts qui est vice-président. Ce n'était pas possible pour moi de combiner cela avec mon poste de président du parlement flamand. Je ne peux pas me permettre de faire des déclarations un peu sensationelles et puis, quelques minutes après, modérer les débats au sein d'une séance. Ca n'aurait aucun sens."

Mais ce rôle politique, il ne vous manque quand même pas un peu? Personne n'entre en politique pour modérer des débats, si?

"En vieillissant, cela devient plus facile. Mais si je suis à nouveau élu en 2014, je m'amuserais d'autant mieux si je suis à nouveau parlementaire. Parfois, ça me démange vraiment de m’immiscer dans un débat. Alors j'attends que ça passe, et je profite des interviews avec les journalistes pour dire ce dont j'ai envie. (il rit)"

Justement, comme vous en parlez: en interview, vous êtes souvent critique envers votre propre parti...

"Personne n'a rien à redire si je critique mon propre parti. Ce serait autre chose si, en tant que président du parlement flamand, je commençais à cracher sur les uns et les autres.

Mais j'ai grandi au sein de la Volksunie où tout le monde disait régulièrement son avis. Ca a parfois donné lieu à de vifs débats, c'est ce qui me plaisait."

La Volksunie se situait également plus à gauche que la N-VA sur l'échiquier politique. Vous semblez être le dernier membre du parti à encore repenser à tout cela.

"Oh, il y a beaucoup d'autres personnes au sein du parti qui aimerait voir notre bateau naviguer un peu plus à gauche."

Qui sont-ils?

Les membres plus à gauche du parti préfèrent ne pas montrer leur tête, de peur qu'on la leur coupe

"Ils préfères apparemment ne pas trop montrer leur tête, de peur qu'on la leur coupe peut-être. Moi, je peux me permettre un peu plus de choses. J'ai 62 ans et j'ai toujours eu de bons scores électoraux, même à l'intérieur du parti! Lorsque j'avais été élu à la vice-présidence de la N-VA, j'avais obtenu deux fois plus de voix que Jan Jambon qui s'était lui aussi présenté. J'ai un large soutien derrière moi, on peut donc difficilement me forcer à me taire."

Et personne d'autre n'ose faire entendre sa  voix?

"Oh, il faut le faire là où on pourra être entendu, dans les organes organisateurs du parti."

Que s'y passe-t-il?

"Parfois, des échanges assez critiques autour de la ligne que suit le parti. Mais c'est aussi difficile de dépasser la fierté que procure l'éclat de la victoire."

Rumeurs et conneries

L'image de la N-VA est désormais celle d'un énorme parti de droite, à la tête duquel opère la VOKA. (L'association des entreprises flamandes, NDLR)

"Lorsque Bart De Wever a lâché ça, c'était une blague. Cela va encore nous poursuivre pendant des années. Vous l'ignorez peut-être mais de nombreux membres de la N-VA sont membres de la Mutualité chrétienne ou d'un autre syndicat. Mais ça, on l'entend peu.

Tout comme nous ne sommes jamais invités par ces organisations. J'aimerais bien pourtant pouvoir discuter avec elles, mais je suppose qu'elles ne le désirent pas. La VOKA nous convie à ses évènements, pas les syndicats. Cette année, j'inviterai Marc Leemans de l'ACV (CSC), et si Rudy De Leeuw de l'ABBV (FGTB) veut se joindre à lui, il est le bienvenu. Ma porte reste ouverte."

Il y existe tout de même une idée ambiante selon laquelle votre parti serait parti en guerre contre les syndicats.

Les syndicats ont un rôle important à jouer, mais ils doivent rester à leur place. Chose qu'ils ont tendance à oublier ces temps-ci.

"C'est une construction des médias: avez-vous déjà entendu un discours d'un membre du parti dans lequel il disait que nous étions contre les syndicats? Les syndicats ont un rôle important à jouer, mais ils doivent rester à leur place. Chose qu'ils ont tendance à oublier ces temps-ci."

Ils se sentent également agressés par le phrasé hostile de Bart De Wever.

"Encore une fois, ce sont les médias qui font monter la mayonnaise. Bart a peut-être été un peu brutal à ce sujet ces derniers temps, mais je trouve qu'il a retrouvé depuis son sens de l'humour. L'image est désormais bien plus nuancée, mais ça n'intéresse personne.

C'est comme après les élections communales de 2014: tous les journaux écrivaient que Bart De Wever ne parviendrait à rien à Anvers, aucun compromis, aucun accord. C'était – excusez le mot – de la connerie. Mais ils préfèrent faire baver leurs plumes au sujet de Bart de Wever. Hormis Ben Weyts et Jan Jambon, on entend très peu les autres élus du parti. Enfin, sauf Theo Francken qui a un nez incroyable pour ce qui est d'attirer l'attention des médias."

Deux casiers de Duvel

Bart De Wever devait-il si rapidement changer le slogan de la ville d'Anvers "'t stad is van iedereen" - La ville appartient à tous?

"Cela fait trois semaines qu'il occupe le siège de bourgmestre et il est déjà attaqué de toutes parts. On l'accuse d'être trop partisan, pas suffisamment au dessus des autres partis de la coalition. Trop ci, trop ça: attendez au moins un peu! Et donnez à toutes ces personnes la chance de faire ce qu'elles pensent qu'il doit être fait. A partir de ce moment là, on pourra en reparler.

Mais non, on préfère ergoter. Comme ces critiques à Anvers qui prétendent que la N-VA est hostile à la culture. Celui qui peut me trouver un seul membre du parti qui aurait dit des choses négatives au sujet du secteur de la culture devant le parlement flamand, je lui offre deux casiers de Duvel. [...] Le Vlaams Belang jette bien volontiers du fumier sur ce secteur, et mon parti n'y a jamais participé."

Bart De Wever a également été assez virulent au sujet du PTB. Il a affirmé ne jamais vouloir travailler avec ce parti. A-t-il eu raison?

"Mon "bon ami" Noël Slangen (spécialiste dans la communication de crise, NLDR) a comparé Peter Mertens (PTB) avec Filip Dewinter (Vlaams Belang). C'est exagéré, mais je me pose également quelques questions au sujet de leurs prises de position.

Mais bon, ils amènent sur la table des discussions des sujets qui importent. [...] Et c'est donc logique qu'on les écoute: celui qui a été élu démocratiquement a le droit de parler. Et donc de participer aux débats."

Votre parti semble avoir moins de problèmes avec l'extrême droite. Le trésorier de la section anversoise de la N-VA n'est autre que Jef Eggermont. Cet homme a été le président d'une milice privée d'extrême droite liée au VMO . Que pensez-vous de cela?

"(étonné) Est-ce bien vrai? Je sais qu'il est actif dans la section anversoise du parti, mais je ne connais rien de son passé."

Le passé d'un homme tel que Eggermont n'a pas été contrôlé par le parti?

"Indubitablement, son passé a été contrôlé par le parti. Mais je n'étais pas présent lorsque ça s'est passé et je peux donc difficilement vous en dire plus. Je suppose qu'il a tourné la page. Et puis, tout ça date d'il y a longtemps maintenant. Et si on demande aujourd'hui à de jeunes gens ce qu'est le VMO, il est probable que peu d'entre eux pourront vous répondre."

Séparatisme

La N-VA a annoncé aller vers le confédéralisme en 2014. Mais qu'est-ce que ça signifie concrètement?

Jan Peumans: "Le parti s'apprête à organiser un congrès pour se pencher sur cette question. J'ai bien un avis personnel sur la question, mais je préfère le garder pour moi pour l'instant."

Votre parti n'a pas encore décidé ce qu'il entendait par le terme de "confédéralisme"? Pourtant, le soir des élections du 14 octobre 2012, Bart De Wever appelait déjà Elio Di Rupo à débuter les négociations sur cette question.

"Ce que nous voulions dire se trouve dans l'article 35 de la Constitution belge, et a été approuvé par deux tiers des députés à la Chambre. Il stipule que le maximum de pouvoirs et de compétences doit revenir entre les mains des régions et des communautés. Et pas au niveau du gouvernement fédéral.

Le congrès du parti que nous préparons fait partie de notre stratégie en vue de préparer les élections de 2014. Pour une réponse à votre question, il vous faudra attendre jusque là."

(L'article 35 traite des pouvoirs résiduels: tous les pouvoirs, sauf ceux spécifiquement mentionnés par les législateurs, doivent revenir aux entités fédérées. Il a été introduit à l'époque par Jean-Luc Dehaene, sans pour autant être entré en application depuis. NDLR)

En attendant, les autres partis tentent de convaincre les électeurs que la N-VA ne prépare pas le confédéralisme, mais bel et bien le séparatisme. 

"(en riant) L'article 1 des statuts de notre parti est quand même clair, non? Bien évidemment que  nous sommes des séparatistes, nous voulons une Flandre indépendante. Point. Certains essaient de nous présenter comme de dangereux alchimistes, mais tout le monde sait que nous sommes pour une évolution du pays et non une révolution. Ceci est une vraie différence avec un parti comme le Vlaams Belang par exemple."

Autre différence avec tous les autres partis: en 2014, la N-VA veut lancer une septième réforme de l'Etat. Alors qu'eux veulent d'abord exécuter la sixième négociée en 2011.

Je vais peut-être y aller un peu fort, mais pour le moment, les Wallons tendent la main et nous y déposons de l'argent. Point barre.

"Bien sûr qu'il faut mettre en place une septième réforme de l'Etat. Jean-Luc Dehaene ne dit d'ailleurs pas autre chose. La sixième réforme nous donne peut-être quelques compétences supplémentaires, mais il reste encore des quantités de choses à changer. Les freins et les blocages des uns et des autres rendent chaque réforme plus complexe, mais de nouveaux transferts de compétences seront réalisés. Et les choses avancent de plus en plus vite!

C'est ce que j'appelle la théorie de l'hélice, qui a commencé a tourné en 1970. A l'époque, nous voulions [en Flandre] l'autonomie pour les matières culturelles. Et de l'autre côté de la frontière linguistique, ils désiraient une autonomie économique. On ne s'en rendait peut-être pas vraiment compte à ce moment là, mais cela a tout enclenché.

Et aujourd'hui, les choses changent bien plus vite que ce que je n'aurais jamais pu espérer. Quand j'étais enfant, personne n'osait parler de "la Flandre". C'est comme si ce mot était maudit, contaminé. Maintenant, tout le monde l'utilise."

Pensez-vous qu'en 2014, les électeurs seront enthousiastes à l'idée de connaître à nouveau de nouvelles longues années de négociations?

"Les gens sont avant tout enthousiastes vis-à-vis de notre analyse: le système tel qu'il fonctionne aujourd'hui est vicié, nous sommes dans une impasse. Il faut donc trouver une solution structurelle à cette situation.

Pour le moment, la majorité des citoyens de ce pays est traitée comme si elle en était la minorité. Et si cette majorité désire quelque chose, elle doit ouvrir son portefeuille.

Nous ne sommes pas contre les transferts d'argent, mais ils doivent être transparents et efficaces. Je vais peut-être y aller un peu fort, mais pour le moment, les Wallons tendent la main et nous y déposons de l'argent. Point barre. On passe à autre chose sans contrôle."

Il y a quelques années, Siegfried Bracke a affirmé qu'il pensait ne jamais connaître l'indépendance de la Flandre. Qu'en pensez-vous?

Siegfried Bracke lors d'une intervention dans le cadre du Creative World Forum. (Photo: FlandersDC/ novembre 2008/ Flickr-CC)

Siegfried Bracke lors d'une intervention dans le cadre du Creative World Forum. (Photo: FlandersDC/ novembre 2008/ Flickr-CC)

"Qu'il va peut-être mourir de manière prématurée?"

Supposons qu'il soit optimiste en ce qui concerne sa propre santé. Il entendait sûrement dire par là que l'accomplissement d'une Flandre indépendante allait encore prendre de longues années.

"Le journaliste Christophe Deborsu m'a déjà posé la même question. J'ai aujourd'hui 62 ans et j'espère vivre jusque là pour y assister. Pourquoi pas lors de mes 85 ans? L'hélice lancée ne s'arrêtera plus.

Notre parti traduit des choses tapies dans le ventre de la Flandre. Beaucoup de personnes ne l'ont pas encore compris. Dont les médias.

Je lis le journal Le Soir tous les jours. Ce journal montre de la fierté pour sa communauté linguistique, alors que les journalistes flamands ne montrent rien du tout. Je trouve ça triste, ils manquent de fierté pour leur propre public néerlandophone."

Les journalistes devraient représenter une sorte de "conscience flamande"?

"Ce n'est peut être pas le terme adéquat, mais ils devraient être en tout cas plus fiers de ceux pour qui ils écrivent."

L'interview, dans sa version complète et en Néerlandais, est accessible sur cette page.