La stratégie de communication de l'armée belge, un secret défense

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Apparemment, évoquer la communication de la défense belge dans un article, ce n'est pas un sujet d'actualité. Comprenez: ce n'est pas une priorité pour le service de communication de l'armée belge que de répondre à un journaliste sur ces questions. Au bout d'une semaine de demandes répétées et insistantes, voici la laconique réponse que nous avons gracieusement obtenue du service presse. Nous la publions dans son intégralité: 

De: Persdienst van Defensie - Service de presse de la Défense <press@mil.be>
Date: 14 janvier 2013 09:07
Objet: RE: Urgent - reportage sur la communication de l'armée
À: Pierre Jassogne

Bonjour,

La Défense communique en temps et en heure sur tous les sujets d'actualité la concernant via ses contacts avec la presse (points presse, communiqués de presse, conférences, réponses aux interviews, ...). Un point presse des opérations a d'ailleurs lieu tous les vendredis au cabinet du ministre où tous les temps forts de la semaine écoulée (de toutes nos opérations) sont évoqués.

Les restrictions quant à la communication concernent essentiellement le secret opérationnel. Pas question donc de dévoiler des informations pouvant mettre en péril la sécurité de notre personnel et de nos opérations.

En espérant avoir répondu à vos attentes, sincères salutations.

Pourtant, nos questions étaient basiques et simples. Rien de très incisif, au fond. Nous voulions juste savoir comment notre collègue Benoît Theunissen avait pu faire un article sur les drones en Belgique. Nous souhaitions évoquer les rapports entre les journalistes et l'armée, aborder la communication en cas de conflit, les budgets utilisés.

Des militaires belges lors de la parade du 21 juillet, Bruxelles. (Photo: Antonio Ponte/ juillet 2009/ Flickr-CC)

Des militaires belges lors de la parade du 21 juillet, Bruxelles. (Photo: Antonio Ponte/ juillet 2009/ Flickr-CC)

C'est vrai qu'il n'est sans doute pas évidemment d'évoquer la communication de la Défense belge quand on sait que depuis 2009, ce budget a été réduit de manière drastique et qu'il se limite désormais à des campagnes de pub axées sur le recrutement. Et ce, malgré une volonté manifeste de l'armée belge de mettre au point une communication "dynamique"... 

Mais cette non-réponse de l'armée n'est-elle pas le reflet d'un malaise profond? Après tout, en novembre 2012, un faux rapport dévoilait le malaise d'une armée semblant partir à la dérive. 

Silence, on disparaît

Ce verrouillage de la communication, c'est le reflet d'une armée en train de mourir

Pour la plupart des experts, un constat s'impose: l'avenir stratégique de l'armée belge est flou. Sa stratégie de communication suivrait-elle le même chemin? Un journaliste spécialisé sur la question, préférant garder l'anonymat, nous éclaire à ce sujet:

"Cela ne correspond pas à ce qu'on voit dans les pays limitrophes, comme aux Pays-Bas ou en France. Aujourd'hui, la plupart des gens ne voient plus ce que fait l'armée belge. Ce verrouillage de la communication, c'est le reflet d'une armée en train de mourir.

Comme la Défense est la cible première des différentes coupes budgétaires, on doit en dire le moins possible. Sur dix ans? L'armée belge a quasiment perdu la moitié de son budget. Du coup, il y a énormément de tensions. Et on préfère peu communiquer."

Pour Joseph Henrotin, politologue spécialisé dans les questions de défense, ce verrouillage de la communication ferait même partie de la culture des forces belges.

"Très souvent, il y a cette peur de l'échelon supérieur, il ne faut pas froisser, ne pas faire de vague, ne pas remettre en cause un certain nombre de choix. Alors on préfère ne pas communiquer."

D'ailleurs, dans le cadre de la revue "Défense et sécurité internationale" qu'il dirige, Joseph Henrotin a souhaité faire des interviews de tous les ministres européens de la Défense ainsi que de tous les chefs d’Etat major. Il a eu tout le monde, sauf les Belges! "Ce n'est pas faute d'avoir essayé pourtant auprès du cabinet de la Défense, nous n'avons jamais eu aucune réponse".

Selon lui, ce que fait l'armée belge, c'est essentiellement de la communication "corporate". Une communication de tous les jours sur le budget, le matériel ou les structures de force comme c'est le cas en ce moment avec cette campagne de pub (une campagne sans précédent depuis 10 ans) lancée pour recruter de 1.830 effectifs en 2013. "Comme la Belgique a un rôle mineur dans les opérations militaires, ce n'est pas elle qui tient les cordes de la communication opérationnelle".

Journalistes Vs service presse

Et qu'en est-il des rapports entre les journalistes et le service presse de la Défense? Un reporter, en off:

"Pour avoir une image complète de la situation, il faut passer par d'autres canaux que la voie officielle. Quand on n'a pas réponse ou une réponse incomplète du service presse, c'est le signe qu'on doit aller chercher plus loin."

Gérard Gaudin, qui officie pour l'agence Belga, s'est spécialisé dans les questions de défense. Il apporte son point de vue:

"Pour avoir une réponse du service presse, tout dépend de l'urgence et du sujet. Il n'y a pas vraiment de règle. Il y a des choses qui vont rapidement, et d'autres pas, ce n'est pas évident que ce soit du côté politique ou du côté militaire.

Pour prendre un exemple récent, il est plus facile pour l'armée de communiquer sur la capture de pirates somaliens que de dire qu'on a dû les relâcher, faute de preuves, quelques jours après et les remettre discrètement sur une plage en Somalie."

Pour tous les journalistes que nous avons pu joindre, ce manque de communication, c'est clairement la volonté de ne pas montrer une armée qui en fait de moins en moins, qui a de moins en moins de moyens.

Un extrait du film  "Le magicien d'Oz" en mode muet. (Photo: Kyle Nabilcy/ novembre 2008/ Flickr-CC)

Un extrait du film "Le magicien d'Oz" en mode muet. (Photo: Kyle Nabilcy/ novembre 2008/ Flickr-CC)

Ambiance

Il y a clairement une volonté politique de ne pas communiquer

Seul contact autorisé à nous parler au sein de l'armée, les délégués syndicaux. Et eux aussi arrivent au même constat: la communication de l'armée belge est à la dérive. Patrick Descy, délégué permanent CGSP:

"Le ministre De Crem n'écoute pas son État-major miliaire, ils n'arrivent plus à faire passer leur message avec le ministère. Les relations sont devenues trop compliquées. Et il ne faut pas s'étonner que certains prennent des alternatives pour faire passer leur message comme ce fut le cas en novembre dernier avec ce dossier qui a fuité dans la presse volontairement pour dénoncer que l'armée belge n'était plus en mesure d'assurer certaines missions.

Vu qu'on ne parle pas de nous, que la société ne sait pas ce qu'on fait, c'est un moyen pour le monde politique de couper nos budgets pour faire des économies. Il y a clairement une volonté politique de ne pas communiquer là-dessus. On n'a pas intérêt à dire qu'en réduisant les moyens, on ne s'occupe plus que des opérations spéciales au sein de l'OTAN et pas de la population belge."