Le PTB, fournisseur officiel d'informations pour les médias?

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2012, une année faste pour le PTB. Outre sa percée aux élections communales avec 52 élus et le succès du livre "Comment osent-ils" de son président Peter Mertens, le parti d'extrême-gauche a également marqué les esprits grâce à quelques offensives médiatiques bien senties.

Le logo du PTB, accompagné d'un slogan (Photo: logo issu du site officiel du PTB)

Le logo du PTB, accompagné d'un slogan (Photo: logo issu du site officiel du PTB)

Comme en septembre 2012 avec une étude s'intéressant aux activités belges de Bernard Arnault, première fortune d'Europe. Ou un mois plus tard, avec les détails d'une "taxe des millionnaires" qui rapporterait selon le parti huit milliards d'euros par an à l'Etat belge. Et on pourrait encore citer bien d'autres études publiées à la une du Soir ou du Standaard.

Au vu de l'écho qu'elles reçoivent, on peut se demander si le service d'études du PTB n'est pas devenu un des fournisseurs d'informations privilégiés des journalistes et des rédactions. Et même, si de cette manière, le parti d'extrême-gauche n'effectue tout simplement pas le travail des journalistes à leur place.

François Brabant, journaliste politique au Vif-L'Express, a consacré récemment une enquête détaillée sur le PTB. Pour lui, il est clair que les études d'Ecolo, du MR ou du CDH ont beaucoup moins de débouchés dans la presse généraliste que celles du PTB:

"Ce qu'ils disent sur les millionnaires ou les entreprises, ce sont les seuls à le dire et cela met du piment dans le débat. Ils ont une plus grande liberté, plus de franc-parler que les partis traditionnels qui sont tous au moins dans une coalition. Le PTB, c'est le seul parti d'opposition.

Mais sans conteste, la première raison du succès de leurs études, c'est qu'elles sont correctes, bien outillées, sérieuses. Si on en entend tant parler, c'est d'abord grâce à ça. Si ce n'était pas le cas, les portes de la presse leur seraient vite fermées." 

Le PTB a bien compris comment fonctionnait la presse

Le PTB a compris qu'avec des journalistes qui ont de moins en moins le temps pour bosser, il faut leur prémâcher le travail

Toujours selon le journaliste du Vif, ces études sont devenues une des armes incontournables du parti pour percer dans les médias: 

"Avant, le PTB faisait aussi des études. Mais elles n'étaient pas faites pour la presse, trop austères, trop dogmatiques. Elles avaient beau être sérieuses, les médias généralistes ne voulaient pas y jeter un œil.

Le parti a donc cherché à rendre ses études plus attractives: plus en lien avec l'actualité, avec des sujets accrocheurs, en visant autant la presse populaire que la presse économique. Le PTB a saisi la "dictature du scoop" présent dans les rédactions et la concurrence exacerbée entre les différents titres qui ont besoin de sujets exclusifs."

Un autre aspect à prendre en compte pour François Brabant sur la perméabilité des médias aux idées du PTB: la précarisation de la profession de journaliste.

"Aucune rédaction n'a été épargnée par les plans sociaux et les licenciements. Les médias n'ont plus les moyens de faire des études comme celles du PTB. Le parti a compris qu'avec des journalistes qui ont de moins en moins le temps pour bosser, il faut leur prémâcher le travail.

Il faut dire aussi que les journalistes sont soumis à des difficultés sociales et ressentent eux aussi la crise. Du coup, des idées de gauche radicale leur paraissent moins sacrilèges. Cela ne veut pas dire que les journalistes qui écrivent sur le PTB partagent les idées de ce parti, mais il est moins transgressif qu'avant d'en parler. Jusqu'au milieu des années 2000, c'était impensable de voir une interview d'un membre du PTB dans la presse. Maintenant, on est dans l'extrême inverse, il n'y a pas une semaine ou presque sans qu'on parle du PTB dans le journal."

Capture d'écran de l'article Web de la DH sur la "taxte des millionaires", novembre 2012. (Photo: capture d'écran, 16 janvier 2013)

Capture d'écran de l'article Web de la DH sur la "taxte des millionaires", novembre 2012. (Photo: capture d'écran, 16 janvier 2013)

Le 27 novembre dernier, c'était au tour de la Dernière Heurede faire sa manchette avec les huit milliards d'euros que rapporteraient une hypothétique "taxe des millionnaires". Une information exclusive négociée avec le parti d'extrême-gauche, mais dont le titre ne semble pas avoir attiré les lecteurs: de l'aveu-même de la rédaction, ce fut une des mauvaises ventes de l'année.

Pour Stéphane Tassin, journaliste et auteur de l'article, l'intérêt de publier ce chiffre était réel puisque les possibles rentrées d'un impôt sur la fortune en Belgique n'avaient pas encore été évaluées, ni publiées dans la presse.

"On a valorisé une info qui tenait la route et que nous avions en priorité. Puis, ce genre d'études, c'est le fonds de commerce du PTB. C'est à nous à ne pas tomber dans le piège de publier un papier à chaque fois qu'ils font une étude, surtout que leur poids électoral n'est pas encore très important."

Une étude du PTB en une de l'Echo? "Pas demain la veille"

Selon le journaliste de la DH, le parti d'extrême-gauche est parvenu à professionnaliser sa communication et à rompre avec son sectarisme. Une mue débutée il y a près de dix ans, en 2003:

"On peut dire que le PTB a compris les méthodes des autres. De manière générale, ils ont réussi à sortir de leur carcan idéologique pour faire de la pure com' et en rajeunissant leurs cadres comme avec quelqu'un comme Raoul Hedebouw. Cette communication, c'est peut-être aussi une façon de cacher la base idéologique du parti pour attirer plus d'électeurs, un peu comme le fait Mélenchon en France. C'est à nous d'être vigilants, de ne pas rentrer dans une routine à leur égard..."

Et qu'en est-il de l'accueil des études du PTB dans un quotidien économique et financier comme L'Echo? Apparemment, pour la rédactrice en chef du journal, Martine Maelschalk, ce n'est pas demain la veille qu'on verra en une une étude du PTB.

"Je ne dis pas qu'on n'en parlera jamais, il y a des choses à creuser sûrement. On n'a pas vraiment de réponse pour savoir comment il faut travailler avec les études du PTB comme avec celles d'autres groupes de pression. Car il faut l'admettre: on ne sait pas trop comment travaille leur service d'études. Le PTB, c'est une source qu'on doit prendre avec prudence et réserve, en prenant toujours en compte d'autres avis.

C'est trop facile de publier une étude du PTB sur les entreprises qui ne paient pas d'impôts, si on ne va pas demander à l'entreprise son avis sur la question. Si on ne le fait pas, on va avoir les entreprises sur le dos. Et je ne trouve pas cela très intéressant pour les lecteurs d'avoir une version de l'article un jour et puis une autre le lendemain."

Raoul Hedebouw (PTB) : "On travaille peu sur commande"

Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB, admet que son parti a dû progressivement revoir ses rapports avec les médias. D'abord, en rendant les études de son parti plus accessibles, puis en favorisant des opérations "coup de poing" comme la dernière en date avec la bienvenue souhaitée à Gérard Depardieu à Néchin.

Raoul Hedebouw, lors d'une intervention dans le cadre d'une manifestation contre la plan d'austérité, Bruxelles. (Photo: Antonio Ponte/ décelbre 2011/ Flickr-CC)

Raoul Hedebouw, lors d'une intervention dans le cadre d'une manifestation contre la plan d'austérité, Bruxelles. (Photo: Antonio Ponte/ décembre 2011/ Flickr-CC)

Ce qui explique pour lui la nouvelle place accordée au PTB dans les médias, c'est qu'on donne désormais la parole à la gauche de la gauche.

"Ce n'était pas le cas, il y a encore deux-trois ans. Pour que notre parti devienne une source d'information fiable pour les journaux, on a dû faire nos propres armes en matière de crédibilité. On s'est rendu compte que les médias étaient prêts à couvrir l'actualité d'un parti non représenté au parlement, à condition que les informations apportées par ce parti soient suffisamment pertinentes ou polémiques.

Je vois de plus en plus des journalistes qui n'ont pas le temps, ni les moyens d'analyser dans le détail la fiscalité des entreprises. Alors les rédactions n'hésitent plus à nous téléphoner et deux fois sur trois, ils nous demandent une étude qu'on est déjà en train de préparer.

Mais pour la taxe des millionnaires, on n'a pas travaillé sur un dossier pour la DH, on travaillait sur le dossier depuis trois ans déjà. On travaille peu sur commande. On n'en est pas là, et ce ne serait pas sain du tout."

Pour David Pestieau, à la tête du service d'études du PTB depuis un an et demi, cette présence accrue du PTB est liée surtout à la décision du parti de publier toutes ses études. Ce qui n'est pas forcément le cas pour les centres des autres partis:

"On a fait le pari d'aller vers les médias en leur proposant du contenu, en leur proposant de la matière, en essayant de gratter là où cela fait mal. Quasiment, chaque fois, ce ne sont pas les médias qui sont venus vers nous, mais nous vers eux. Et grâce à cela, il y a des débats qu'on a réussi à enclencher dans la société.

Il nous arrive de proposer des sujets que les médias ne reprennent pas, alors que d'autres suscitent beaucoup d'intérêt. Jusqu'à présent, on n'a pas encore senti de censure, mais plutôt des réticences à certains moments. C'est vrai que cela peut déranger certains de nos adversaires, surtout si dans la durée, nos études continuent d'être publiées dans les journaux."

Convaincre dans la durée, c'est sans conteste l'objectif du PTB. Et il y a fort à parier qu'avec la crise de la presse, les études de ce parti d'extrême-gauche auront sans conteste de beaux jours devant elles.