“A Bruxelles, la place Flagey fonctionne super bien: femmes et hommes, tout le monde s’y retrouve”

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La rue, le fief des mâles? C’est par cette question que LeMonde.fr posait il y a quelques semaines une réflexion sur la place accordée à la femme dans les espaces urbains français.

“Les femmes ne font que traverser l’espace urbain, elles ne stationnent pas”

Citant ainsi le géographe Yves Raibaud, l’article faisait remarquer comment ces espaces aménagés sont androcentrés: pensés par des hommes et pour des hommes. Et en Belgique? C’est malheureusement le même topo. C’est en tous cas l’analyse que porte l’architecte bruxelloise Florence Marchal sur la question. Et ça fait un moment qu’elle y réfléchit.

Florence Marchal à son domicile, Bruxelles. (Photo: Sylvain Malcorps, novembre 2012)

Florence Marchal à son domicile, Bruxelles. (Photo: Sylvain Malcorps, novembre 2012)

En 1994, en dernière année d’architecture à Saint-Luc, elle présente son travail de fin d’étude sur la thématique des femmes et de l’architecture, l’architecture sexuée. Dans cet univers encore très masculin, ils sont alors nombreux à ne pas comprendre l’intérêt que l’on peut porter à ce sujet. Devenue architecte indépendante, et n’ayant jamais tout à fait abandonné ce sujet, c’est au hasard de rencontres et de conférences que son travail se retrouve sur la toile. De là de nouveaux ponts vont se construire lui permettant de prolonger ses réflexions.

Florence Marchal, évoquer la place accordées aux femmes dans nos espaces urbains, c’est parler du rapport à l’espace. Pensez-vous que les femmes appréhendent leur espace de manière différente que les hommes?

Je pense que oui. Il y a de manière inconsciente une approche différente et instinctive de l’espace. On m’a raconté un anecdote que je n’ai pas vérifiée, mais durant la préhistoire, le rôle de l’homme était de chasser et celui de la femme de s’occuper des enfants et de la culture. Et pour cette raison, l’homme aurait développé une perception à longue distance et la femme une perception à courte distance qui impliquerait pour elle travailler davantage dans le détail, dans une proxémie rapprochée.

Je ne sais pas si c’est vrai ou pas, mais je pense qu’il y a bien quelque chose que l’on a socialement entretenu puisque dans notre société, c’est encore aux femmes à qui l’on demande de s’occuper principalement des enfants. Elles développent par la force des choses une perception plus pratique, et en tant que conceptrices elles font peut-être plus attention aux détails et à la fonctionnalité.

Estimez-vous que nos espaces publics en Belgique soient également androcentrés?

Le politique finance davantage des projets à destination des hommes que des femmes

Oui, pour trois grandes raisons.

D’abord dans le chef des concepteurs, même chez les femmes architectes et urbanistes, il y a un effacement du féminin. Ce phénomène a peut-être tendance à diminuer au fil du temps, mais pour arriver à atteindre des postes à responsabilités, la femme va développer des stratégies qui vont lui permettre d’atteindre ces postes-là. C’est aussi le cas en politique: il y a un moment donné le désir d’être comme le référent, qui reste chez nous le masculin, l’homme blanc.

Je me souviens que pendant mes études, les femmes s’habillaient de manière très masculine. A la fois pour éviter des remarques, mais aussi pour ressembler à ce que la figure de l’homme véhiculait. Tout ceci a beaucoup changé depuis lors, notamment dans l’enseignement. Mais il ne faut pas oublier que ce sont entre autres les femmes et les hommes de ma génération qui occupent aujourd’hui les postes à responsabilités dans notre pays.

Deuxièmement, au niveau du politique, il y a quand même une tendance à financer des projets à destination des hommes et non des femmes, même si on représente la moitié de la population de ce pays. Voire un peu plus. Mais l’argent va à ce que les politiciens estiment être des priorités: la sécurité, la beauté de la ville et les marques de puissance de la ville.

Et puis enfin parce qu’on véhicule encore des stéréotypes sur ce qu’est et fait la femme. On pense de manière masculine à ce qu’elle est: la femme s’occupe des enfants, va les déposer à la crèche, etc. Même si on veut s’occuper de la femme, on la perçoit d’un point de vue masculin. Et on n’arrive pas à se débarrasser de ce réflexe, même les féministes font comme ça.

Comment pourrait-on faire pour éviter ces écueils et donner aux femmes la possibilité de posséder pleinement leurs espaces?

Le sentiment d’insécurité est bien réel, mais on l’entretien par des légendes et des mythes

Par l’éducation et la communication, ça reste la base de la base. Il suffit de prendre l’exemple de la sécurité. Comme le fait l’article du Monde duquel vous partez, on pense qu’une femme est nécessairement un être faible, fragile, et donc insécurisé. J’y ai pensé l’autre jour car j’ai pris le métro tard et j’étais toute seule dans un wagon d’hommes. Mon premier sentiment a effectivement été celui de l’insécurité. Ce qui s’est passé? Rien du tout. Personne n’avait remarqué que j’étais la seule femme.

Le sentiment d’insécurité est bien réel, mais entretenu par une légende. Quand on parle d’agressions physiques de femmes dans les médias, on nous donne un chiffre, un pourcentage sans nous donner d’autres données importantes: combien d’hommes se sont fait agresser, pourquoi, comment, dans quel contexte? Au lieu de ça, on reste toujours dans le mythe.

On dit alors que certaines femmes ont peur de se déplacer la nuit. Je pense qu’il y a effectivement une influence. Mais c’est là que joue l’éducation: il faut éduquer garçon et fille de la manière la plus semblable possible. Sans que les filles ne se sentent des victimes potentielles, en leur donnant la liberté d’occuper l’espace comme elles le souhaitent, en ne leur disant pas de longer les murs. Qu’elles prennent leur place, et plus elles la prendront moins on les remarquera car ce sera quelque chose de tout à fait normal.

Et éduquer les garçons à respecter la femme, à ne pas créer de différences au sein de la cellule familiale. Pourquoi pas un cours d’égalité avec une telle optique?

En Belgique ou à Bruxelles, vous avez des exemples d’espaces urbains bien ou mal pensés, notamment si on pense aux femmes?

Sur Bruxelles, il y a le square des Ursulines où une esplanade dédiée aux skate-boarders a été réalisée par Olivier Bastin. Cet aménagement est l’exemple type d’un espace que l’on offre aux adolescents qui font du skate-board. Je trouve que c’est positif, et je ne veux surtout pas supprimer ces espaces-là. Maintenant je trouve que dans un tel espace très masculin, il est difficile pour une fille de prendre son skate et de se joindre aux garçons.

Square et skatepark des Ursulines, Bruxelles. (Photo: bruxelles.mabelle2010/octobre 2010/flickr)

Square et skatepark des Ursulines, Bruxelles. (Photo: bruxelles.mabelle2010/octobre 2010/flickr)

C’est comme dans l’article du Monde qui évoque que dans certains quartiers français, 85 % du budget des équipements programmés sont pensés pour les garçons: terrains de sport, etc.

A côté de ça, je trouve qu’un espace comme la place Flagey a quelque chose de très bien car en été, c’est une pleine de jeux où toutes les familles notamment moins favorisées qui n’ont pas d’espace extérieur peuvent se réunir et se retrouver. C’est dommage pour la présence des voitures et les concepteurs auraient pu encore aller plus loin, mais c’est une place qui fonctionne super bien: enfants, familles, étudiants, tout le monde s’y retrouve.

Esplanade de la place Flagey, Bruxelles. (Photo: Stéphane Mignon/août 2011/flickr)

Esplanade de la place Flagey, Bruxelles. (Photo: Stéphane Mignon/août 2011/flickr)

Auteur: Sylvain Malcorps

Manager d’Apache.be partie francophone, j’apprends tous les jours à faire mon métier de journaliste.

sylvain@apache.be
Facebook: Sylvain Malcorps

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