A Hénin-Beaumont, il n’y a pas que Marine Le Pen. Même un dimanche de présidentielles.

0

A Hénin-Beaumont, il y a Marine Le Pen, la candidate est arrivée au premier tour des élections présidentielles avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre Hollande et Sarkozy, on vote surtout parce qu’il le faut bien.

Dimanche 6 mai, 12h45. Marine Le Pen quitte Hénin-Beaumont, elle vient de déposer son bulletin de vote pour le second tour des élections présidentielles. Claire Mesureur, journaliste pour France Bleue, m’explique ce petit manège qu’elle connaît bien :

“Tu vas voir, elle vient de Paris dans sa grosse voiture avec ses gardes du corps, et tout le monde l’attend à Hénin parce que c’est ici qu’elle a été élue et elle le sera sans doute aux législatives, élue dans un fief de gauche où elle fait son plus gros score alors que l’UMP n’a jamais réussi à s’implanter ici, même du temps du RPR.”

Avec Marine, la nuée de journalistes présents s’envolent, certains vers Lille, d’autres vers Paris. Je les regarde partir, tout comme Marie-Françoise du haut de ses petites lunettes rouges. Elle a voté Mélenchon au premier tour, et “le changement” au second :

“Quand il y a des journalistes à Hénin, on sait que Marine Le Pen est là. Chaque fois qu’elle éternue, ils sont là pour lui tendre un mouchoir.

Je suis d’origine espagnole, et ce qu’on voit avec la montée du FN à Hénin-Beaumont, c’est dramatique. Le chômage augmente, rien ne redémarre, puis il y a la précarité et la corruption…”

“A Hénin-Beaumont, on est plus fâchés que fachos”

Chaque fois que Marine éternue, les journalistes sont là pour lui tendre un mouchoir.

Marie-Françoise m’explique qu’en 2009, l’ancien maire socialiste Gérard Dalongeville a été mis en examen pour faux en écritures et usage de faux, détournement de fonds publics.

“Le FN y a vu la brèche et en a profité pour s’étendre à Hénin-Beaumont. C’est très dur car les gens osent s’afficher aujourd’hui en ville comme adhérents du Front national. Beaucoup sont plus fâchés que fachos.”

Michelle et Jeanette près d'un bureau de vote à Hénin-Beaumont, mai 2012. Photo: Pierre Jassogne

Michelle et Jeanette près d'un bureau de vote à Hénin-Beaumont, mai 2012. Photo: Pierre Jassogne

Un vieux couple sort de l’isoloir. Ils se tiennent par la main pour s’aider. Ils avancent lentement vers la petite cour de l’école. Je vais les rejoindre pour leur demander mon chemin. C’est Michel, 80 ans et Jeannette, 76 ans. “Tout fout le camp, sauf l’église à Hénin-Beaumont. C’est ce qui nous raccroche”, me dit Jeannette. Ils se sont rencontrés à une surprise-party, me dit Michel. Il était boucher et a toujours vécu à Hénin-Beaumont :

“A l’époque, il y en avait trois ou quatre; aujourd’hui, il n’y a plus rien. Pour faire ses courses, il faut aller ailleurs. C’est triste à voir, la ville se vide petit à petit, tout le monde s’en va, il y a beaucoup de maisons à vendre, il y a le chômage qui augmente et les magasins qui ferment les uns après les autres. C’est devenu une ville triste qui a perdu son âme, une ville qui n’attire plus.”

Michel et Jeannette ont voté Marine Le Pen au premier tour, Nicolas Sarkozy au second. En leur demandant si Hénin-Beaumont est une ville sûre, Michel répond sans hésitation : “Ici, ils vous tuent facilement.” Je ne lui demande pas qui sont ces “ils”. “On ne se sent pas en sécurité, tous les jours, tout est fermé chez à sept heures.” Il m’explique qu’il y a huit jours, un de leurs voisins a vu ses vitres cassées

“C’est pour la viande halal ?”

Au centre de la ville, l’église, quelques cafés, et des kebabs aussi où l’on vend de la viande halal. Je rentre au Kebab Istanbul. Je rencontre Mehmet, le patron du restaurant. Il me dit qu’il habite à côté de chez Marine Le Pen, mais qu’il ne l’a jamais vue, qu’elle ne vient jamais à Hénin-Beaumont. Je ne suis pas le premier journaliste à venir l’interroger, Il sait pourquoi je suis là. “C’est pour la viande halal ?” On discute.

Pour lui, la vie à Hénin-Beaumont n’est pas facile : il ne s’y sent pas à l’aise, a l’impression qu’on lui parle peu, qu’on le considère comme un “assisté” alors qu’il travaille “[…] 50 heures par semaine. Pourtant, sans les étrangers comme moi, il n’y aurait plus rien d’ouvert à Hénin-Beaumont. Et pour ma fille, je fais tout pour qu’elle parle bien le français, car c’est très important pour trouver un travail.”

Les convoyeurs attendent

Les pigeons nous piqueront quand même moins d’argent que les politiciens.

Un peu plus loin, il y a le club de colombophilie d’Hénin-Beaumont duquel émanent de nombreux rires, je rentre. Le lieu est délicieusement désuet. Une vieille carte de France, des photos en noir et blanc, la moyenne d’âge est de 50 ans, au moins.

Au club de colombophilie d'Hénin-Beaumont, mai 2012. Photo: Pierre Jassogne

Au club de colombophilie d'Hénin-Beaumont, mai 2012. Photo: Pierre Jassogne

On me regarde étonnés de voir un jeune en ce lieu. Je me présente, on me demande si je fais un article sur la colombophilie. Je dis que non. On me présente Julien, le plus vieux membre du club. Il a 86 ans. Il y a aussi Paul, Patrick et Jacques qui boivent du Suze, du rosé dans des verres Duralex. J’ai l’impression d’être dans “Les Vieux de la vieille”. On parle de politique.

“En 2014, Marine Le Pen sera maire d’Hénin-Beaumont, quoi qu’il arrive, explique Patrick. Le FN va y arriver, par la force des choses. Il y a eu trop d’affaires dans la région, trop de corruption : responsables, mais pas coupables. La droite et la gauche ont réussi à nous museler au fil du temps, ces gens-là jouent avec nos voix et la France coule, et nous avec.”

On se ressert un verre. “Si c’est Hollande qui gagne, je veux trop voir la gueule de Morano, Copé et Kosciusko-Morizet sur les plateaux télé”, ajoute avec un gros rire et la cigarette au coin, Jacques. A Hénin-Beaumont, on appelle François Hollande mimolette parce que c’est “rouge et tendre”.

“On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là”

Partout dan Hénin-Beaumont, on voit sur les panneaux des affiches dénonçant le fascisme ou la montée du FN. Partout, dans ce fief où elle ne vient que pour les élections, Marine Le Pen apparaît comme un fantôme. Au siège du PS de la ville, le bâtiment est recouvert d’affiches à l’effigie de François Hollande. A l’intérieur, des militants me disent qu’ils en ont marre de voir des journalistes à Hénin-Beaumont. Geoffroy Gorillot :

“On ne vous voit que quand Marine Le Pen. On récuse vraiment le fait qu’Hénin-Beaumont soit le fief de Marine Le Pen car si elle a été élue conseillère municipale en 2009, elle ne l’est plus aujourd’hui pour cause de cumul de mandats. Elle a laissé tomber les Héninois, le seul mandat où elle n’était pas rémunérée.”

A quelques heures de la fin du scrutin, Geoffroy n’a qu’une seule idée en tête : la victoire de la gauche et de son candidat. “Avec François Hollande, on a l’espoir de voir notre région enfin se réindustrialiser.”

Sarah, chanteuse de gare

Vous êtes en vacances? Dommage, on vous aurait montré des endroits chics.

Je laisse Geoffroy à ses espoirs, le train pour Lille part dans quelques minutes. Sur le parking de la gare, des gosses jouent à balancer des pierres sur les voies, cassent des bouteilles en verre. Il y a Sarah, elle a 15 ans, elle me demande si je n’ai pas une cigarette.

Elle me raconte qu’elle écrit des chansons, qu’elle en a écrit 52, et qu’elle voudrait être un jour chanteuse. Elle me demande si je suis en vacances à Hénin-Beaumont: “Dommage, on vous aurait montré les endroits chics.” Je lui demande pourquoi elle aime traîner à la gare.  “On voit tout le temps des nouvelles têtes, et puis, à la gare, pas moyen de trouver les embrouilles car à Hénin-Beaumont, il y a beaucoup de jeunes qui les cherchent.”

Elle veut savoir comment c’est en Belgique, mais le train arrive, on se dit au revoir. En montant dans le train, je me dis qu’il n’y a pas de journalisme sans implication, sans “entretien amoureux”.

Gare de Hénin-Beaumont, mai 2012. Photo: Pierre Jassogne.

Gare de Hénin-Beaumont, mai 2012. Photo: Pierre Jassogne.

 

Auteur: Sylvain Malcorps

Manager d’Apache.be partie francophone, j’apprends tous les jours à faire mon métier de journaliste.

sylvain@apache.be
Facebook: Sylvain Malcorps

Dit artikel is enkel toegankelijk voor leden