‘Un pavé dans La Meuse’: l’envers du décors d’un journaliste en presse régionale

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Pierre Jassogne a travaillé comme journaliste au sein de la rédaction du quotidien régional La Meuse. Mais après quelques mois, il a fait le choix de partir, de se tourner vers autre chose. Il ne voulait plus continuer sur cette voie. Pourquoi? En écho au blog qu’il alimente depuis sa démission, Pierre a accepté pour Apache de revenir sur ses réalités du métier de journaliste.

Depuis quelques semaines, je ne suis plus journaliste. Je l’ai décidé, c’est un choix personnel. Pendant six mois, j’ai collaboré pour La Meuse. J’étais employé, chose rare dans ce métier, surtout quand on sort à peine de l’université, à 24 ans, son diplôme en poche. On m’a proposé ce poste, et je l’ai accepté. J’avoue que, par paresse ou par faiblesse, je n’avais pas envie de courir de rédaction en rédaction avec mon CV sous le bras, en faisant semblant d’être le meilleur, pour obtenir quelques piges payées quatre euros de l’heure.

Je me souviens très bien le jour où j’ai remis ma démission à mon chef d’édition, c’était un peu comme une rupture amoureuse où l’on annonce à l’autre que l’on quitte le domicile conjugal, les larmes en moins.

Tous les jours, les mêmes articles

Chaque jour, je me voyais écrire le même article, utiliser les mêmes termes pour raconter des histoires différentes. Enfin, presque…

C’était un lundi, ce jour-là, et depuis quelques semaines déjà, je ne trouvais plus de sujet, plus rien à écrire, et j’attendais la matinée, parfois même jusqu’en début de l’après-midi pour me mettre au travail.

Chaque jour, planté devant mon écran d’ordinateur, je me voyais écrire le même article, utiliser les mêmes termes pour raconter des histoires différentes, enfin presque… Mon écriture était standardisée comme les 24 modules, les 6 colonnes qu’il fallait remplir quotidiennement, et la réalité, un format qui devait plaire aux lecteurs et aux annonceurs.

Était-ce parce que j’étais un mauvais journaliste? Peut-être, mais j’avais surtout l’impression d’avoir fait le tour des articles à traiter dans La Meuse : de l’énième polémique autour d’un projet immobilier où il faut sans cesse contacter les mêmes personnes, à l’affaire des moeurs dans telle école, telle église, à la prise d’otage d’un gardien de prison, en passant par des riverains qui se plaignent des travaux ou d’avoir acheté trop cher leur machine à laver. J’en avais fait le tour.

Parler de tout, sans rien connaître

Je n’avais plus aucune motivation, je me sentais un peu comme à l’usine à courir après les faits, en vain. A trouver les mots, pour rien. Et puis, on le sait peu, mais un journaliste employé (du moins chez Sudpresse) travaille près de 10 heures par jour, même s’il n’en est payé que 8. On arrive vers 9h30 et on rentre chez soi, si tout va bien, vers 21h30. Et le lendemain, c’est pareil jusqu’au vendredi.

Quand on est journaliste, on passe plus de temps au téléphone que sur le terrain. Tout simplement parce que nos conditions de travail ne nous le permettent pas, tout simplement parce qu’il faut remplir les pages de votre journal et qu’il n’y a pas assez de journalistes pour le faire à votre place. Sans oublier qu’à côté de votre article, de son écriture, il y a tout le reste : relire et corriger les autres, mettre les textes en page, créer la une…

Et puis vous êtes obligés de parler de tout, sans rien connaître totalement d’un sujet. Ce qui fait que nos journaux se ressemblent tellement car au fond, on interroge tout le temps les mêmes personnes, les mêmes experts.

Le deuil du journalisme

Je me suis retrouvé à devoir trouver le numéro de téléphone d’une grand-mère violée, à l’entendre me raconter en larmes son histoire, sa vie brisée.

Comme jeune journaliste, j’ai dû bien vite faire le deuil de ce que j’avais appris à l’école, le deuil de la déontologie, et celui de mes propres valeurs, sans aucune retenue. Dès qu’il y avait un fait divers, chacun de mes articles donnaient lieu à un déballage sur la vie des gens, sans jamais m’interroger sur les conséquences qui pouvaient être très souvent dramatiques pour ces gens “ordinaires”.

Au cours de ma maigre expérience, je me suis retrouvé à devoir trouver le numéro de téléphone d’une grand-mère violée, à l’entendre me raconter en larmes son histoire, la sienne, celle de sa famille, sa vie brisée, et je n’en ratais aucun miette, j’étais avide comme un lecteur famélique de cette presse qu’on dit “populaire “, et moi, le journaliste, j’avais mon article, j’avais gagné ma journée.

Parfois, les pages de nos journaux se résument à des nécrologies, et vous voyez la vie d’un homme, d’une femme, d’un enfant, réduite à un entrefilet, en remplissant votre papier de détails insignifiants, en insistant sur le pire, sur le plus vendeur car il faut bien vivre… Quand il y a un accident de voiture, on se demande en premier lieu : “c’est un mortel?” Et pour retrouver le nom ou le prénom de la victime, rien de plus simple : je téléphonais aux pompes funèbres comme si “la mort était un métier”. Et chaque jour, les pages de nos journaux sont remplies de ces morts anonymes, de ces histoires banales, de ces drames ordinaires, et il paraît que ça se vend bien…

Vers un journal “impossible”?

Depuis quelques semaines, je ne suis plus journaliste, je n’écris plus pour un journal, mais j’essaie un autre journalisme, une autre posture, celle que je n’ai pas su trouver ou exploiter quand j’étais dans une rédaction, un journalisme sans contraintes, ni matérielles, ni financières.

Place à ceux qu’on ne voit pas, ceux qu’on n’entend pas, un journalisme où il y a de la place pour la création, pour les mots, le hasard, les rencontres, pour faire partager aux lecteurs les contradictions de la recherche de l’information, la recherche d’une écriture, tout cela prend six mois, un an, une vie, peut-être, tout cela ne s’achète pas, ne se calcule pas… Au fond, il s’agit de faire un journal intime de l’existence, un journal “impossible”, en somme…

Vous pouvez retrouver le travail réflexif que réalise Pierre Jassogne, entre autre sur le métier de journaliste, sur son blog ainsi que via son compte Twitter @PierreJassogne 

Auteur: Pierre Jassogne

is freelance journalist.