Les liens ostendais de Viktor Bout, trafiquant d’armes

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En novembre 2011, Viktor Bout est reconnu coupable par le gouvernement américain d’avoir cherché à vendre des missiles anti-aériens aux Forces Armées Révolutionnaires de Colombie lors d’une opération infiltrée menée par la Drug Enforcement Administration (DEA). Cette nuit, Bout a été condamné à 25 ans de prison. Une interview avec Kathi Lynn Austin, une experte en trafic d’armes qui a traqué Victor Bout aux quatre coins du globe.

Viktor Bout (Foto Wikipedia)

Viktor Bout (Foto Wikipedia)

Viktor Bout est un ancien officier de l’armée de l’air soviétique reconverti en marchand d’armes après la chute du Mur de Berlin. Il a inspiré le film ‘Lord of War’, où son personnage est interprété par Nicolas Cage.

Bout n’a pas toujours été considéré comme un ennemi des Etats-Unis, que du contraire. En outre, ses activités ont pendant tout un temps été menées depuis la Belgique. Plus particulièrement depuis la ville d’Ostende.

A quelques heures du prononcé de la sentence, qui pourrait aller de 25 ans d’emprisonnement à la perpétuité, par une cours de Manhattan, Apache s’est entretenu avec Kathi Lynn Austin. Experte en trafic d’armes, Austin n’a eu de cesse de traquer Victor Bout aux quatre coins du globe, et d’abord en Afrique.*

Ostende

À la fin des années 90, les services de renseignements belges disposent d’information sur Viktor Bout et ses opérations. Il est même soupçonné d’avoir une propriété à Ostende. Quels sont les liens qu’entretenait le marchand d’armes russe avec la Belgique?

Kathi Lynn Austin: “Après la Guerre Froide, certains Occidentaux et Soviétiques ont commencé à former une nouvelle race de vendeurs d’armes. Ils ont hérité des contacts gouvernementaux, des avions, de toute l’infrastructure abandonnée lors de la chute du Mur. J’ai été en Angola en 1989, quand Bout commençait ses activités dans le même pays. Puis je me suis rendue au Rwanda et dans l’est du Congo (Zaïre à l’époque) de 1994 à 1995 pour enquêter sur les armes qui alimentaient les génocidaires. C’est là que le nom de Viktor Bout a commencé à apparaître.”

“La plupart des trafiquants d’armes qui opéraient dans la région à cette époque avaient des connexions avec la Belgique. Beaucoup des avions qu’ils utilisaient étaient basés à Ostende. Et Viktor Bout a commencé à cannibaliser ses compagnies, petit à petit, après les avoir utilisées.”

“Beaucoup de ces avions n’étaient pas enregistrés en Belgique. Pour la plupart, ils volaient sous les couleurs du Liberia. Mais la majorité des pilotes employés par Bout étaient belges ou français, et étaient basés en Belgique. C’était un choix logique: il s’agissait d’opérer au Congo, une ancienne colonie belge.”

“Il faut cependant savoir que les Etats-Unis ont utilisé les mêmes pilotes et les mêmes compagnies durant la Guerre Froide pour des missions de réapprovisionnement des rebelles de l’UNITA, en Angola. Les Russes les utilisaient et les employaient aussi. Et finalement, Viktor Bout les a supplantées.”

Ostende avait donc un rôle central dans la conduite des opérations de réapprovisionnement en armes de groupes responsables de crimes. Comment cela se passait-il?

Austin:
‘Bout a acquis cette l’expérience, et il a pu se passer des Belges. Il les a cannibalisé et a développé son monopole’

Kathi Lynn Austin: “Les pilotes, les entités belges partaient d’Ostende, pour une destination comme la Bulgarie. C’est là que les armes étaient chargées pour être livrées en Afrique ensuite. Mais Bout a fini par supplanter les Belges parce que, au contraire d’eux, il n’entretenait pas les avions qu’il utilisait. Sa flotte étaient composées de vieux appareils russes qu’il ne maintenait pas. Ses coûts étaient plus bas. Au début, il avait besoin de l’expertise des pilotes et des entités belges, parce qu’ils étaient familiers des pays de destinations, des pistes à utiliser. Mais Viktor Bout a acquis cette même expérience, et il a pu se passer des Belges. Il les a cannibalisé et a développé son monopole. Si en 1994-95, il n’était pas plus qu’une ombre. Dès 1998, son empire est constitué, ses concurrents sont avalés.”

“Plusieurs procédures ont été lancées par les autorités belges. L’une d’elle fut efficace et eut pour conséquence que les avions de Bout ne purent plus utiliser l’aéroport d’Ostende: la raison invoquée fut la nuisance sonore dont ils étaient la cause. Cela n’avait donc rien à voir avec le trafic d’armes en lui-même. Viktor Bout n’est d’ailleurs pas inquiété pour ses activités de vendeurs d’armes. Il a été condamné pour des faits de terrorisme liés à une opération menée par le gouvernement américain en Colombie, pas pour ses actions passées en Afrique.”

Vols humanitaires

Le gouvernement américain n’a pas toujours cherché à arrêter Viktor Bout…

Kathi Lynn Austin: “Viktor Bout était impliqué dans le réapprovisionnement de l’Armée Populaire de Libération du Soudan à la fin des années 1990. A l’époque, ce groupe était également soutenu par les Etats-unis. C’est l’une des raisons pour lesquelles les USA ne sont pas intervenues contre Viktor Bout. Même s’ils s’inquiétaient de ses activités au Congo.”

“Les compagnies de Viktor Bout ont également été utilisées par les Nations Unies, dans le cadre d’organisations humanitaires. C’est de cette manière que Bout pouvait opérer dans certaines zones: il décrochait un contrat et utilisait ensuite la bannière et le logo humanitaires pour apporter une première livraison de denrées. Lors de la seconde, la nourriture avait fait place aux armes.”

Pensez-vous que, d’une certaine manière, un gouvernement américain qui condamne Viktor Bout se reconnaît également coupable lui-même?

Kathi Lynn Austin: “Tout à fait. J’aurais préféré que Viktor Bout soit traduit en justice pour les crimes qu’il a vraiment commis en Afrique, et pas lors d’une opération montée par le gouvernement américain. Il y a des milliers d’actes d’accusation contre Viktor Bout aux Etats-Unis, pour ces crimes. Mais le gouvernement américain a choisi de ne pas poursuivre. A la place, il a plutôt lancé cette opération infiltrée. Je pense que cela permettait au gouvernement d’éviter d’avoir à admettre son implication passée avec les actes de Viktor Bout. C’était plus propre et plus facile pour les Etats-Unis, comme s’ils ouvraient un nouveau chapitre.”

“Récemment, la défense de Viktor Bout a présenté au juge un mémo demandant à la juge de ne pas remettre de sentence pour éviter de participer à des poursuites injustifiées. Dans cette lettre, il montre qu’il a rendu service au gouvernement américain. Il y a parmi les employeurs de Bout des agences américains privées comme Brown and Root, filiale de Halliburton, firme liée à Dick Cheney, vice-président sous George W. Bush. Viktor Bout a été employé durant la guerre d’Irak au moins de 2004 à 2006. Ce procès a mis en lumière les connexions de Bout. Le gouvernement américain doit encore répondre à cela.”

Terrorisme

Le procès de Viktor Bout va-t-il instaurer un précédent pour les autres trafiquants d’armes?

Kathi Lynn Austin: “C’est la DEA, une agence du gouvernement américain qui, à la base, lutte contre le trafic de drogues, qui a monté l’opération menant à l’arrestation de Bout. Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, le gouvernement américain a élargi le champ d’action de cette agence. Le gouvernement a poursuivi Bout pour son soutien au terrorisme, c’est pour cela qu’il a été condamné, pas pour la vente d’armes en Afrique. Donc, ce procès ne constitue pas de jurisprudence contre les autres vendeurs d’armes, c’est une déception pour ceux qui luttent contre ce fléau.”

Finalement, ce procès pose autant de questions qu’il apporte de réponses, si pas d’avantage.

Kathi Lynn Austin: “C’est vrai. Et nous souhaitons qu’il y ait une enquête du Congrès sur les agences gouvernementales et les agences privées de sécurité qui ont employé Bout de 2004 à 2006, car ces contrats violent la loi américaine et les sanctions des Nations Unies à cette époque. Cette enquête devra aussi déterminer pourquoi Viktor Bout a été piégé aujourd’hui alors qu’il était utilisé précédemment. Pourquoi les Etats-Unis n’ont plus eu besoin de lui.”

“En 2004, il était interdit aux sociétés américaines de faire des affaires avec Bout. Cependant, ces affaires ont continué. Ceux qui travaillaient avec Bout étaient parfaitement au courant de cette interdiction. Pourtant, le commandant de l’armée de l’air américain, le Département de la Défense et des firmes privées de sécurité ont utilisé Bout.”

“Une deuxième question: le gouvernement américain a confisqué 20 millions de dollars des avoirs gelés de Bout. Cet argent va-t-il rester dans les coffres américains où va-t-il servir à dédommager les victimes de Bout ou être utilisé pour reconstruire les communautés affectées par ses actions? Il y a aussi 6 milliards de dollars gelés en Suisse, en Europe et aux Etats-Unis. Que va-t-il arriver à cet argent?”

* Quelques heures plus tard, Viktor Bout était condamné à 25 ans de prison.

Pour en savoir plus : http://trackingbout.posterous.com/

Auteur: Damien Spleeters

De biografie van deze auteur is niet beschikbaar.

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