Libye: ‘Cette arme n’est pas pour moi, elle est pour la Libye’

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Manni est venu me chercher à l’hôtel à la tombée de la nuit. Il m’avait téléphoné un peu plus tôt et m’avait dit de l’attendre devant l’hôtel à 20h30. A en juger par le ton de sa voix, il avait des nouvelles, de bonnes nouvelles.

J’avais demandé à Manni de localiser un des 367 fusils d’assaut FN F2000 vendus par la Belgique à la Libye en 2008-2009, et quand la vitre teintée de la KIA sport blanche s’est abaissée et que j’ai vu son sourire, j’ai compris qu’il avait trouvé ce que je cherchais. Manni joue au basket, première ligue libyenne. Quand il ne joue pas au basket, comme pendant la guerre, il fait partie d’une des brigades qui se sont multipliées après la chute du colonel Muammar al-Kadhafi en octobre 2011. Son carnet d’adresse est précieux pour ceux qui cherchent des armes. Ce soir, c’est l’un de ses compagnons qui conduit.

FN MAG

Le rendez-vous est fixé pour dans une heure avec le propriétaire d’un F2000. Mais avant, Manni veut me montrer d’autres armes belges. Direction Fashloom, l’un des quartiers de la capitale qui est entré en résistance dès les premiers jours. Manni descend quelques instants. Quand il revient, il donne des indications au chauffeur. Nous nous rendons sur l’ancien Green Square, désormais Place des Martyrs. Il fait nuit maintenant, les hommes en armes sont dans la rue. Ils arrêtent des voitures, posent quelques questions, mais sont surtout là pour tenter de donner une illusion de sécurité que leur présence suffit, en fait, à faire s’évaporer.

Notre voiture s’arrête à la hauteur de l’un deux. Ça discute. Nous nous garons et nous rendons dans ce qui était, il y a maintenant un an, un bâtiment du ministère de l’éducation. Aujourd’hui, les combattants s’en servent comme baraques. Deux hommes nous font entrer dans une pièce où sont entreposées des dizaines de cartons de biscuits. Par terre, des ceintures de munitions, calibre 7.62, fabrication belge, 1977. De derrière un bureau, un milicien sort l’arme que ces munitions alimentent: une mitrailleuse FN MAG 60.20, probablement fabriquée dans les années soixante ou septante. Je photographie l’arme posée par terre. Sur le côté droit se lit l’inscription ‘Fabrique Nationale Herstal Belgique’. Ce type de mitrailleuse belge était apparue à de nombreuses reprises sur les photos du conflit libyen, en 2011.

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

FN FAL

Il y a un lit superposé dans un coin de la pièce. De sous ce lit, l’un des miliciens sort une autre arme belge, beaucoup plus répandue en Libye: un FN FAL (Fusil Automatique Léger). Il le pose également par terre, afin que je puisse le photographier. Sur le côté droit de l’arme, la même marque de fabrique liégeoise. Si la transparence ne faisait pas si cruellement défaut lorsqu’on parle du marché des armes – même dans le cas d’une vente vieille de plusieurs dizaines d’années – les numéros de série qui se trouvent sur ce FN FAL pourrait sans doute nous en apprendre plus sur les armes belges vendues à la Libye.

L’Histoire se rappellera qu’à droite de l’arme, après la mention ‘Fabrique Nationale Herstal Belgique’, figurait le numéro 1008183. Sur le côté gauche, après la mention F.A.L. cal. 7.62, figurait le numéro 75250. Dans le chargeur de l’arme, des munitions belges de la Fabrique Nationale, datant de 1977.

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

FN F2000

Mon chauffeur me fait comprendre qu’il est temps de partir, l’heure du rendez-vous approche. Nous nous engouffrons une nouvelle fois dans la voiture de sport aux vitres teintées. La musique fait trembler la carrosserie, entrecoupée par le grésillement du talkie-walkie. Nous parcourons les rues de Tripoli, complètement embouteillées il y a quelques heures à peine. Mon chauffeur sort son téléphone portable, dit quelques mots en arabe, prévient son contact que nous arrivons, qu’il peut se mettre en route. Notre voiture entre dans un parking, tous feux éteints, et se gare un peu plus loin. Les vitres se baissent, les cigarettes s’allument. La nuit est ponctuée de coups de feu, et nous attendons. “Une voiture va arriver, me dit Manni, une américaine, GMC.”

Après dix minutes, le SUV débarque, se gare derrière nous, éteint son moteur. En sort un gamin qui doit avoir dix-ans, à peine. L’air sûr de lui, il marche à notre rencontre, nous salue. Dans sa main droite, les formes futuristes du F2000 qu’il me tend. ‘FN Herstal Belgium F2000 cal. 5.56 x 45’, peut-on lire. En dessous de l’inscription, une gravure discrète en arabe: la marque de la 32e Brigade, l’ancienne unité d’élite de l’armée libyenne, dirigée par Khamis Kadhafi. C’est à cette unité qu’était officiellement destinée la commande de 2008. Au dessus du chargeur, on reconnaît immédiatement le logo de la FN. Un peu plus haut, le numéro de série de l’arme ‘081292’. Celle-ci est équipée d’un lance-grenade 40mm LG1 dont le numéro de série est le 005748 et qui porte une nouvelle mention à la FN et à la 32e Brigade, ainsi qu’un code-barres: ‘346SN005748 Cmd: 102760’. Sur le canon, le sceau de l’Etat belge. Sous la crosse de l’arme, un nouveau code-barres: ‘348SN081292 Cmd: 102760’. Dans le chargeur, des balles de calibre 5.56x45mm, fabriquées par la FN Herstal en 2008. Le numéro de commande correspond aux données trouvées sur les documents d’exportations émis en Belgique et retrouvés en Libye par une équipe de Human Rights Watch.

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: Damien Spleeters)

(Photo: HRW)

(Photo: HRW)

Paix

Karim, le propriétaire de l’arme, me demande de me dépêcher. D’accord pour répondre à quelques questions, il refuse d’être photographié avec l’arme. “J’ai trouvé ce fusil à Sirte, raconte-t-il, le 14 octobre 2011, en capturant Muatassim Kadhafi.” Karim et ses compagnons avait, ce jour-là, reçu des informations sur une certaines maison, dans la ville de Sirte. Après un échange de coups de feu, ils ont pu capturer vivants l’un des fils du colonel déchu et plusieurs de ses gardes-du-corps. C’est à ce moment que Karim est entré en possession de son trésor de guerre: trois F2000, leurs munitions, et la voiture qu’il conduit aujourd’hui. Le corps de Muatassim sera retrouvé sans vie quelques jours plus tard.

Karim s’impatiente et me le fait savoir. Je lui pose une dernière question: que compte-t-il faire de ces armes belges? “Lorsque le nouveau gouvernement sera en place, répond-il, je lui remettrai ces armes. Je n’ai pas besoin d’être un combattant, je suis un civil, je veux la paix. Cette arme n’est pas pour moi, elle est pour la Libye.”

Human Rights Watch

A la chute de Tripoli, une équipe de Human Rights Watch a visité la base militaire de la 32e Brigade, à Salahaddin. Voici des photos qui m’ont été envoyées par Peter Bouckaert, Emergencies Director pour HRW. Si l’on regarde bien sur cette image, on peut apercevoir des manuel d’utilisation pour le F2000 (les livrets en bleue).

Des boîtes de la 32ième Brigade. Les livres en bleu sont des manuel d'utilisation pour le F2000. (Photo: HRW)

Des boîtes de la 32ième Brigade. Les livres en bleu sont des manuel d'utilisation pour le F2000. (Photo: HRW)

Le contenu de cette boîte n’est pas clair. Mais on retrouve le même numéro de contrat que sur les documents d’exportations (voir ci-dessus): 20/2008. Selon Human Rights Watch, ces boites vides contenaient des lanceurs à létalité réduite FN303. J’ai retrouvé cette arme et en parlerai dans les articles à venir.

on retrouve le même numéro de contrat que sur les documents d'exportations: 20/2008 (Photo: HRW)

on retrouve le même numéro de contrat que sur les documents d'exportations: 20/2008 (Photo: HRW)

Auteur: Damien Spleeters

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