‘J’avais peur de donner l’image du Wallon qui ne parle pas le néerlandais’

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Parler néerlandais en Flandre, se sentir gêné d’accoster son compatriote du Nord du pays lorsque l’on vient de Wallonie: pour certains belges francophones, gêne et sentiment de faute peuvent parfois s’immiscer dans leurs échanges linguistiques avec un Flamand. Notre journaliste francophone, Sylvain Malcorps, vous propose sa vision des choses.

Het Nederlands van premier Elio Di Rupo bleek het belangrijkste item tijdens het Kamerdebat (Foto Danny Gys - Reporters)

Elio Di Rupo, le 'premier' des wallons, ne serait même pas capable de s'exprimer correctement en néerlandais (Foto Danny Gys - Reporters)

Il y a quelques semaines, Aurore, doctorante en sciences médicales à Liège, se trouvait dans un train à destination d’Anvers. A proximité de Malines, son train prend du retard :

“Il y avait d’autres personnes dans le wagon qui parlaient toutes en néerlandais. Je voulais leur demander ce qui se passait mais je me sentais gênée de les accoster en français. Et je ne parle pas un mot de néerlandais.

Mais à un moment, je me suis dit : ‘tant pis’ et j’ai accosté une des dames du wagon en anglais, que je parle sans problème. Elle m’a directement répondu en anglais pour m’informer de ce qui se passait.”

Durant la fin de son trajet, Aurore reçoit un coup de fil de sa mère avec qui elle échange quelques mots. Juste avant l’arrivée en gare d’Anvers, la dame revient vers elle pour lui dire que le voyage se termine, en français cette fois.

“Elle m’avait entendu parler français avec ma mère. Cette dame a été super sympa et je me suis sentie stupide de ne pas lui avoir directement parlé en français. J’avais peur de donner cette image du Wallon qui ne parle pas le néerlandais”.

‘Le Wallon, un peu con, qui ne parle pas néerlandais’

Malaise, gêne : deux sentiments qui ont directement fait écho chez moi. De par ma collaboration avec Apache, j’ai été amené à travailler en néerlandais, ainsi qu’à passer de nombreux jours dans la ville d’Anvers. Ayant pourtant de bonnes bases dans cette langue, ce même sentiment de gêne ne m’a pas été étranger dans mes débuts. Et cela dépassait le simple fait de m’exprimer dans une autre langue que la mienne.

C’était plus subtil que ça : je me sentais fautif, coupable de ne pas parvenir à m’exprimer correctement et aisément dans cette langue. Fautif et coupable de donner l’impression à mon interlocuteur flamand que j’allais ainsi l’obliger à me répondre en français. Etrange était pour moi de remarquer que ce sentiment de culpabilité disparaissait lorsque je m’exprimais en néerlandais aux Pays-Bas, ou en anglais n’importe où ailleurs.

En réalité, un peu comme Aurore, je ne voulais pas donner cette image désormais stéréotypée du “Wallon, un peu con, qui ne parle pas le néerlandais”. Image que l’on imagine solidement incrustée dans l’esprit des habitants du Nord du pays.

Gêne et rejet

Tous les Wallons ne partagent certainement pas ce sentiment. Mais en sollicitant des avis autour de moi, j’ai pu constater que le ressenti d’autres personnes allaient dans une direction similaire à la mienne. Car être mal à l’aise de parler dans une langue étrangère est une chose, mais se sentir coupable de ne pas – ou peu – la parler jusqu’à s’en excuser auprès de son interlocuteur en est une autre.

Parmi ces avis, celui de Stéphanie, professeur de néerlandais en région liégeoise, m’a interpellé:

“[…] la ‘problématique’ à laquelle je fais face dans mes classes c’est moins la gêne de parler que le rejet pur et simple de la langue néerlandaise (en exagérant le propos), bien que de mon humble avis, les 2 soient liés. Les francophones se voient obligés d’admettre que les Flamands gèrent mieux la langue française que l’inverse (heureusement il nous reste le wallon).

Du moins c’est ce qu’on semble vouloir nous faire comprendre et cela en arrange plus d’un puisque c’est bien normal après tout, “ils ont plus intérêt à connaître le français, que nous le néerlandais”. On peut se rassurer, cette excuse est assez grosse pour qu’on puisse tous se cacher derrière”.

Jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé de base scientifique probante concernant cette question de gêne et de culpabilité. Tous vos conseils sont donc les bienvenus. Mais j’aimerais vous faire part de ma petite réflexion.

Les Flamands, dans le tournant

L’idée désormais communément admise est celle qu’un virage important s’est produit lorsque les Flamands “ont décidé” de ne plus toujours être ceux qui doivent faire l’effort de parler dans l’autre langue. Comme me le répétait Kris Deschouwer, politologue à la Vrije Universiteit Brussel :

“En Flandre, on a vu une volonté plus forte de la part du peuple flamand de parler en néerlandais. Une sorte de fierté de soi de ne plus toujours s’adapter.

En tant que Flamand, quand on va en Wallonie, on parle en français. Mais l’inverse n’est pas automatiquement vrai car le bilinguisme reste plus important en Flandre qu’en Wallonie”.

Philippe Van Parijs, professeur à l’Université Catholique de Louvain, décrivait la situation de cette manière en juin dernier dans le quotidien français Libération :

“Si le français reste enseigné dès le primaire dans toutes les écoles de Flandre, la compétence en français de l’élite flamande se détériore d’année en année et est désormais bien inférieure à sa compétence en anglais. De plus, étant de 50% plus nombreux et de 15% plus riches que les Belges francophones, les Flamands se demandent – à juste titre – pourquoi ce serait à eux de faire l’effort de parler la langue de la minorité, et pas l’inverse.

Du côté francophone, l’effort pour apprendre le néerlandais s’intensifie mais reste modeste. En Wallonie, les élèves n’apprennent le néerlandais qu’en secondaire, la moitié d’entre eux après l’anglais et certains pas du tout. Seuls 14% des Wallons disent pouvoir le parler de manière plus qu’élémentaire, comparé à 51% des Flamands pour le français.”

Déclarations symboliques

N’en reste pas moins que depuis ce “tournant” et les longues années de crises économique et politique que nous connaissons, cela aurait eu pour effet de produire un sentiment de culpabilité chez certains Wallons vis à vis du néerlandais. Mais ceci ne reste qu’une hypothèse.

Je pense aussi que certaines déclarations politiques flamandes, et surtout la formidable caisse de résonance fournie par les médias francophones belges friands de ce type d’invectives, ont eu une influence notoire sur cette question. La première déclaration à me revenir en tête est celle d’Yves Leterme en 2006, dans les pages du journal Libération :

“Cela étant, au départ, l’idée [des communes à facilités] était que beaucoup de francophones allaient s’adapter à la nouvelle réalité linguistique. Mais apparemment les francophones ne sont pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais, d’où la prolongation de ce statut d’exception.”

Qu’elle ait été ou non ironique, cette phrase avait fait grand bruit en Wallonie. Tout comme plus récemment, en octobre 2011, lorsque Bart De Wever affirmait à l’hebdomadaire flamand Humo :

“Non. On ne peut pas mener une discussion avec cet homme en néerlandais. J’ai une femme de ménage nigériane qui habite ici depuis deux ans. Elle parle beaucoup mieux le néerlandais qu’Elio.

[…] On ne peut pas vendre de sacoches à l’Avenue Louise sans être bilingue mais il est possible de devenir Premier ministre sans maîtriser le néerlandais.”

Encore une fois, c’est la charge symbolique du message qui marque en Wallonie : Elio Di Rupo, le ‘premier’ des wallons, ne serait même pas capable de s’exprimer correctement en néerlandais. Cela nous renvoie vers nos propres capacités linguistiques : sommes-nous meilleurs que lui? Pourrions-nous vendre des sacoches Avenue Louise? Peut-être pas.

‘Le flamand, arrogant, méprisant son petit frère wallon’

Ces propos – ainsi que d’autres critiques concernant la gestion économique de la Wallonie par exemple – et l’ampleur médiatique dont ils bénéficient en Wallonie, ont eu diverses conséquences. Notamment, et même si ces critiques se révèlent fondées, celle de la constitution en Wallonie de l’image du “Flamand, arrogant, méprisant son petit frère wallon”.

Même si bien d’autre éléments sont à prendre en compte, je reste cependant convaincu que ces derniers jouent un rôle significatif dans la construction de ces deux images stéréotypées – du Wallon et du Flamand – que nous avons en Wallonie.

Il apparaît d’ailleurs intéressant, si ce n’est déjà fait, d’étudier les processus ayant conduit à leur constitution car ils influent immanquablement sur les relations que nous entretenons. Le cas du voyage en train d’Aurore en est un bon exemple : elle a fait face à ses propres a priori.

Un délicieux bordel

Pour terminer et revenir à mon expérience, je voulais vous dire que ce sentiment de culpabilité, je ne l’ai plus. Je ne l’ai plus depuis le moment où j’ai remarqué que parmi les jeunes gens m’entourant ici à Anvers, les “parfaits bilingues” en français étaient rares. Et si, et c’est indéniable à mes yeux, la compréhension passive du français en Flandre dépasse de loin celle du néerlandais en Wallonie, on se retrouve tous dans la même galère lorsqu’il s’agit de parler dans la langue de l’autre. C’est alors un délicieux bordel.

In het nederlands, ou en français, si vous avez envie de réagir à cet article, faire part de votre expérience ou de dire à quel point vous n’êtes pas d’accord avec cette hypothèse : n’hésitez pas à laisser un commentaire. Directement en bas de ce papier, ou sur notre page Facebook, ou via Twitter (@Apache_be) en utilisant le hashtag #malaise.

Auteur: Sylvain Malcorps

Manager d’Apache.be partie francophone, j’apprends tous les jours à faire mon métier de journaliste.

sylvain@apache.be
Facebook: Sylvain Malcorps

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