La Devinière: lieu ‘psychiatrique’ de la dernière chance

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J’étais chez eux, ‘chez les fous’ comme le dit affectueusement Michel Hock, fondateur et responsable du traitement thérapeutique au sein de la Devinière. La Devinière, c’est un lieu de vie pour ceux qu’on appelle les psychotiques : des hommes et des femmes qui ont perdu le contact avec la réalité, dont les émotions et la personnalité subissent les aléas de leurs angoisses et des phases de panique. Mais ici, les médocs ne font pas la loi.

Michel Hock, directeur de la Devinière (Foto Laura Baudoux)

Michel Hock, fondateur et responsable du traitement thérapeutique à la Devinière (Photo Laura Baudoux)

“Ça, c’est Momo, le bouc. C’est lui qui monte la garde”. Un énorme bouc, que j’avais d’abord pris pour un veau, se lève et s’approche de Jean-Luc (un résidant) et moi. Balançant sa panse, il traverse la large cour de la grande ferme dans laquelle l’institution s’est installée en 1976, à Farciennes, dans la région de Charleroi.

25 gamins psychotiques

“C’était le 18 février 1976, le jour le plus horrible de mon existence.” Michel Hock est assis dans son salon, aux murs couverts de photographies et d’illustrations. D’abord rencontré à son domicile, les propos tenus par ce psychologue de formation montrent à quel point son histoire personnelle se mêle à l’institution qu’il a fondé.

Fin des années 60, il est à la tête d’un centre d’accueil et d’observation pour jeunes. Entre 2 et 3 000 gamins, que lui envoie le Ministère de la Justice, défilent devant lui. Du voleur de sucettes au meurtrier, il doit rendre un avis sur ce que l’on doit faire de ces gosses. Et parmi ceux-ci, des cas lourds, pour lesquels il semble ne pas y avoir de solutions. “Je me suis dit que c’était pas possible : il n’y a pas de cas désespérés. Ce qui est désespéré, c’est la manière dont on s’en occupe. Alors j’ai décidé de créer un endroit pour accueillir ces gamins.”

Entre 1973 et 1976, le projet se met en place : achat des bâtiments, aménagement des infrastructures. Le public se dessine aussi : la Devinière accueillera 25 enfants psychotiques.

“On a reçu entre 120 et 130 demandes et là-dedans, on en a choisi 25. C’était les cas qui nous semblaient les plus lourds, les plus rejetés par les autres structures. Des gamins qui étaient passés d’hôpitaux en hôpitaux psychiatriques et dont plus personne ne voulait. Le jour de l’ouverture, quand on a mis ensemble ces 25 gamins qui ne se connaissaient pas, avec chacun leurs peurs et leurs angoisses, ce fut horrible. Mais on y est arrivé.”

En 35 ans, ‘Les gosses’ comme il continue de les appeler, ont grandi. Certains vivent toujours à la Devinière, d’autres sont partis, laissant la place libre pour de nouveaux arrivants.

C’est Eric qui a fait ça. Quand il est arrivé, il cassait tout. Maintenant, il passe son temps à construire. Tout le temps.

Le groupe : le meilleur des médicaments

Alors que Momo le bouc tente de nous rattraper, Jean-Luc fait le tour de la Devinière en ma compagnie. Ici et là, dans le jardin, se dressent des constructions en bois : entre la cabane et le petit château-fort.

“C’est Eric qui a fait ça. Quand il est arrivé, il cassait tout. Maintenant, il passe son temps à construire. Tout le temps.”

Passe alors devant nous un grand échalas à la barbe et aux cheveux noirs hirsutes. D’une démarche boiteuse mais rapide, il entre à l’intérieur du bâtiment principal. En le suivant, on arrive dans le réfectoire où se trouve la plupart des habitants de l’institution à cette heure de l’après-midi. Sans véritables contraintes, toutes et tous semblent évoluer dans cet espace comme bon leur semble.

C’est d’ailleurs ce qui frappe ici, à la différence d’un hôpital psychiatrique conventionnel : l’ouverture, la liberté et les interactions quotidiennes possibles entre les individus. Michel Hock :

“Sans ça, il faudrait une équipe de 200 personnes pour les gérer. Le groupe a une importance fondamentale : ils s’auto-gèrent les uns les autres grâce aux relations qui se sont nouées entre eux au fil du temps. Cela joue considérablement sur leur bien-être et ça permet de limiter le recours aux médicaments. On est contre le système qui est d’assommer les gens à coups de molécules. On donne ce qu’il faut à qui il faut. En juste quantité.”


La philosophie de ce lieu s’inspire des travaux du psychiatre François Tosquelles, père de ce que l’on nomme la ‘psychothérapie institutionnelle’. L’enjeu étant ici de jouer sur la structure sociale de l’établissement afin d’améliorer la vie des résidants.

On est contre le système qui est d’assommer les gens à coups de molécules. On donne ce qu’il faut à qui il faut. En juste quantité.

‘Attaché toute la journée à un radiateur’

La vie, justement, de ces résidants a rarement été heureuse. Enfermé des années durant dans une chambre sans avoir la liberté d’en sortir, attaché toute la journée à un radiateur dans la maison d’un particulier, balloté d’hôpitaux en hôpitaux psychiatriques car jugé trop violent : voici quelques exemples de ce que certains d’entre eux ont vécu.

Ces hôpitaux en question, Michel Hock paraît les exécrer :

“A quelques exceptions près, le régime de ces établissements est proche des camps de concentration nazis. Sauf qu’ici le but n’est pas d’exterminer ces personnes, mais de les échapper à la société. L’objectif n’est pas que les gens aillent mieux, c’est qu’ils ne dérangent plus. Par contre, la dernière chose à faire serait de jeter la pierre aux parents. C’est tellement dur d’être le père ou la mère d’un enfant psychotique. S’ils décident de placer leur enfant, de ne plus le voir, ou seulement une fois par an, il faut respecter le choix qu’ils font.”

La Devinière reçoit de nouvelles demandes d’admission chaque semaine. Bien souvent, envoyées par des hôpitaux psychiatriques qui ne savent plus quoi faire de certains « cas ». Les places qui se libèrent ici restent rares, mais quand la venue d’un nouvel habitant se révèle possible, l’enjeu est toujours le même : réparer cette personne. Cela prend du temps, des années, sans certitude que cela va marcher.

Lieu de la dernière chance ?

Dans le réfectoire, certains viennent me parler et me demandent ce que je fais ici. Alors qu’une petite dame toute frêle me prend la main, le grand échalas à la barbe noire m’explique comment il se sent bien aussi. Mais que la vie à 25, c’est pas tous les jours facile.

Ce qui n’est pas facile non plus, c’est de faire vivre tout ce petit monde. Il faut de l’argent pour payer l’équipe composée d’une dizaine d’éducateurs, les cuisinières, l’infirmière et les aides soignantes. Michel Hock se dit bien volontiers ‘nul en finance’, et la trésorerie n’est pas le sujet sur lequel il apprécie le plus s’étendre.

Mais à la grosse louche, on saura qu’en plus des dons provenant de certains organismes, la Devinière fonctionne en grande partie grâce aux subventions de l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (Awiph). Ce qui aide bien également, c’est la présence de résidants français à la Devinière.

“Les autorités françaises paient deux voire trois fois plus que les belges pour financer le placement d’une personne psychotique. Ils ne créent pas de lits chez eux et ici, ça permet de combler les trous. Mais ça a parfois été très difficile.”

En quittant la ferme, alors que des petits cris rauques résonnent dans un couloir derrière moi, je parle avec un éducateur du caractère « lieu de la dernière chance » que peut avoir la Devinière. Sa réponse, pleine de bon sens, me fait sourire. “C’est le lieu de la dernière, ou de la première chance. Tout dépend de quel point de vue on se met.”

Auteur: Sylvain Malcorps

Manager d’Apache.be partie francophone, j’apprends tous les jours à faire mon métier de journaliste.

sylvain@apache.be
Facebook: Sylvain Malcorps

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